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Le Dernier taureau

Référence : MEL_0213
Date : 12/08/1938

Éditeur : Le Figaro
Source : 113e année, n°224, p.1 et 3
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

François Mauriac raconte comment le spectacle du corrida "au-dessous du pire" et de son public "planqué" lui semble signifier un goût du sang intolérable à cette époque de guerre. Ancien aficionado, il décide de renoncer définitivement à la corrida.

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Le Dernier taureau

Comme une grande grâce venait de nous être accordée: un orage sans grêle et chargé de pluie, les arbres cessèrent de souffrir; les jeunes peupliers qu’avait menacés la mort par la soif, frémirent de joie dans le vent humide; et l’argile même, là où la sécheresse l’avait rendue béante, se referma.
Et nous aussi, nous étions délivrés. Il nous était permis de quitter à toute heure du jour la maison. Rien ne nous défendait plus, lorsque ce fut dimanche, de courir les routes. Je n’aime pas le dimanche à la campagne: il ajoute sa solitude à notre solitude. Le peu d’humanité dont on devine la présence durant la semaine, se retire ce jour-là des vignes, s’accumule au fond des auberges assombries, et notre cœur se fatigue à battre seul pour animer un monde mort qui ne souffre pas.
Si nous choisîmes, ce dimanche-là, comme but de notre promenade, à plus de cent kilomètres le bourg landais de Saint-Vincent-de-Tyrosse, ce fut bien moins pour la corrida qui s’y donnait, que pour le prétexte de suivre une route aimée entre toutes: celle qui, de Langon à Bayonne, par Bazas, Captieux, Roquefort, Tartas, Mont-de-Marsan, traverse la forêt de pins et de chênes. Elle est bordée de grands platanes demi-nus dont la chair végétale luit et palpite à travers des haillons d’écorce.
La lande était fumante après les pluies d’orage, et tous les bourgs en fête. Oui, cette corrida n’était qu’un prétexte. Les ayant beaucoup aimées dans ma jeunesse, depuis la guerre je n’y suis presque plus revenu (une fois à Madrid, deux ou trois fois à Bordeaux). Mais durant les vacances, les chroniques d’une si curieuse verve de Don Severo, dans la Petite Gironde ne me laissent rien ignorer de ce petit monde fanatique. Don Severo est le janséniste de l’“aficion”; il en est le Saint-Cyran: d’une rigueur terrible, impitoyable aux matadors qui ne travaillent pas presque immobiles et dans les cornes du fauve.
Je fus donc à cette corrida de Saint-Vincent-de-Tyrosse. Il m’a fallu, ce jour-là, crever un de mes derniers ballons, renoncer à l’un de mes derniers plaisirs. Non! Plus jamais je n’assisterai à une course de taureaux. Sans doute serait-il injuste de les juger toutes sur celle-là qui fut au-dessous du pire, moins par la faute des matadors que par celle d’un bétail exécrable, fuyant et, comme on dit, “manso”. Mais nous eût-il été donné de voir une belle corrida et d’applaudir un Martial Lalanda, nous aurions dû tout de même subir ce qui, tout à coup, me paraissait horrible à crier: l’attachement de cette foule assise, inactive, abritée, embusquée, “planquée”, à un spectacle dangereux pour l’homme, mortel pour la bête. Quant à cet art que j’ai tant admiré, toute sa science repose sur le leurre: une bête seule contre dix, trompée, dupée jusqu’à la mort… L’étrange est qu’elle s’en aperçoive, parfois, qu’elle le devine. Les taureaux “manso” ne sont si méprisés du public que parce qu’ils savent tout d’avance. L’un d’eux, à Saint-Vincent-de-Tyrosse, ne voulait pas sortir du toril. Et quand on l’eut traîné de force dans le cirque, il semblait faire non, encore, de sa grosse tête d’innocent…
Pourtant, ce qui m’arracha soudain ce vœu: “Je n’y reviendrai jamais plus…”, ce ne fut pas tant cette horreur toute physique, ce dégoût, cette pitié, ni même la honte que me donnait la présence des Anglais venus de Biarritz –de ce garçon surtout dont le beau visage était comme durci par le mépris. Non, la raison de mon désenchantement, elle m’apparut tout à coup: impossible d’ignorer, aujourd’hui, de quoi notre goût pour les corridas est le signe. Nous savons, nous ne pouvons plus ne pas savoir ce que dissimule dans son cœur cette foule qui hurle autour d’une bête couverte de sang.
Nous avons appris, et dès notre jeunesse, que l’homme est né féroce. Un jeune Français qui va à l’école et qui aime les livres connaît tout de l’homme dès qu’il a ouvert Montaigne, Pascal et Racine. Nos moralistes ont frappé en maximes, ils ont comme monnayé cette connaissance, et nous en avons toujours eu plein les poches. Mais cette science-là ne sert de rien: il faut avoir reçu la leçon des événements, avoir vécu à une époque sanguinaire et privilégiée: nous sommes servis.
Il est vrai que tous les hommes, à toutes les époques, ont été servis; les institutions changent, mais la férocité demeure: c’est le fond permanent, au point que nous ne pouvons appartenir à une Eglise, à une Patrie, à une classe, à un parti, sans être solidaires dans le passé, dans le présent et jusqu’à la consommation des siècles, de bourreaux innombrables et de martyrs sans nombre.
Nous n’avons pas vu mourir le dernier taureau. Dès que nous fûmes sortis de Saint-Vincent-de-Tyrosse, les platanes, au-dessus de nos fronts humiliés, firent, avec leurs branches jointes, le geste de nous absoudre. “Seul le monde végétal est innocent…”, disais-je… Est-il innocent? Il a lui aussi ses parasites, ses empoisonneurs, ses assassins; et certains champignons sont plus corrompus que certains êtres. Si, par la volonté d’un dieu, les hommes prenaient tout à coup racine, si leurs bras se chargeaient de feuillage, s’ils n’exhalaient pas d’autre plainte que celle du vent, nous savons bien que ces créatures immobiles trouveraient une issue pour s’atteindre et pour se blesser, et que la terre indifférente boirait leur sève comme elle boit notre sang.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Le Dernier taureau,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juin 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/213.

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