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Que pouvons-nous?

Référence : MEL_0194
Date : 11/06/1937

Éditeur : Le Figaro
Source : 112e année, n°162, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

Constatant l'utilisation partisane qui est faite des morts des guerres civiles, François Mauriac dépasse ce triste constat pour souhaiter que les catholiques constituent un comité d'action sur le modèle de la Croix Rouge, capable d'agir comme médiateur en faveur des populations qui sont encore en vie.

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Que pouvons-nous?

Les morts des guerres civiles ne connaissent pas le repos. Ils sont mobilisés outre-tombe. Au-dessus des encriers et des buvards souillés des salles de rédaction, dans un nuage de tabac, les assassinés de Barcelone, les quatorze mille prêtres massacrés, les religieuses violées affrontent les victimes de Guernica et de Badajoz. Ainsi se perpétue la confuse mêlée des catholiques brûlés par les protestants et des protestants brûlés par les catholiques, des guillotinés de la Terreur et des fusillés de M. Thiers. La Révolution et l’Ordre se fournissent mutuellement de martyrs dont le recrutement ne finira qu’avec la férocité humaine, c’est-à-dire jamais.
De la dame qui me dit: “Il n’y a eu que dix-neuf morts à Alméria…” et du politicien qui devant ces cadavres crie d’indignation et déchire ses vêtements, je ne jurerais pas que celui-ci ait le cœur mieux placé que celle-là. Simplement, ces dix-neuf pauvres corps peuvent être utilisés par le politicien, tandis que la dame ne sait qu’en faire, et même elle en éprouve un peu d’embarras; mais il y a de grandes chances pour que l’un et l’autre soient également dépourvus de cette imagination du cœur qui inspirait à Anatole France la dernière phrase de Jean Servien (que je m’excuse de citer de mémoire): “Du sang et de la boue souillaient ses beaux cheveux qu’une mère avait baisés avec tant d’amour…”
J’ai cru longtemps que le mot de Napoléon à Metternich: “Que me fait à moi la vie d’un million d’hommes…” ou ce qui lui échappa devant un champ de bataille gorgé de cadavres: “Une nuit de Paris me réparera tout cela…”, permettait de définir une certaine espèce de grands carnassiers et celle des petits rapaces qui les imite. Mais je sais aujourd’hui que le paisible bourgeois qui, le matin, lit son journal en beurrant des tartines et qui ne s’étonne pas que, depuis son café au lait de la veille, tant de sang ait pu être encore répandu, je sais qu’il nourrit en lui le même sentiment qui dictait à Napoléon ces paroles atroces.
Pourquoi s’en indigner? On ne s’indigne pas contre la nature. Le défaut d’imagination n’est pas un crime. Il n’y a que notre propre mort et celle des êtres que nous aimons qui ne peut se regarder en face. Gardons-nous donc de faire appel au seul cœur des hommes; il faut éveiller en eux cette pitié raisonnable, volontaire, cette pitié “par devoir” qui jette de moins beaux feux, mais plus durables peut-être que ceux de la pitié sensible. Et puisque nous nous savons incapables de considérer les morts de la guerre civile sans les enrôler sous notre bannière, laissons-les dormir en paix. Donnons notre attention aux créatures encore vivantes qui, à l’instant même où j’écris, dans l’un et dans l’autre camp, interrogent avec angoisse le point du ciel d’où les avions surgissent.
Que pouvons-nous pour les habitants des villes menacées? Je pose la question à des gens qui haussent les épaules: “Que voulez-vous! C’est la guerre! On ne réglemente pas le fléau…” ou encore: “La vie d’un marin du Deutschland vaut celle d’une petite fille d’Alméria. C’est une convention absurde qui nous fait attacher plus de prix aux civils, aux femmes et aux vieillards, qu’aux garçons de vingt ans qui sur terre, sur mer et dans le ciel servent les desseins de Moscou, de Berlin et de Rome.” Il est vrai, mais nous savons qu’en fait nous ne pouvons rien pour ces soldats, alors qu’un soulèvement des consciences en faveur des populations civiles serait, sans nul doute, efficace. Nous l’avons bien vu après la destruction de Guernica. L’acharnement de chacun des partis à crier son innocence et à charger l’adversaire témoigne assez que dans les deux camps les chefs redoutent les courants d’opinion, tels que cette lame de fond irrésistible dont les Empires centraux, dès 1914, éprouvèrent la puissance.
Il semble que du côté rouge on n’ait pas tiré tout le profit possible des zones neutres que le général Franco offrait de constituer sur le front basque. Le refus de collaboration sur ce point nous paraît venir de Valence plus que de Burgos.
En tout cas, cette médiation à laquelle veulent travailler de toutes leurs forces des catholiques français qui viennent de constituer, à cet effet, un comité d’action, ne naîtra que des initiatives dont à Genève le Comité international de la Croix-Rouge nous donne l’admirable exemple. Ses délégués se prodiguent à Madrid, à Valence, à Barcelone, à Bilbao, à Santander, à Salamanque, à Burgos et à Saint-Sébastien. Nouvelles aux familles, secours aux prisonniers, échange d’otages, envois de matériel, on saura un jour tout ce qui a été fait par des hommes dont le nom ne sera jamais connu. C’est à leur école qu’il faut nous mettre, nous tous qui aimons l’Espagne.

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Citation

François MAURIAC, “Que pouvons-nous?,” Mauriac en ligne, accessed January 23, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/194.