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L’Épreuve du pouvoir

Référence : MEL_0193
Date : 19/03/1937

Éditeur : Le Figaro
Source : 112e année, n°42, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

Après les émeutes et la fusillade de Clichy, François Mauriac montre les contraintes dues à l’exercice du pouvoir et remarque que les principaux adversaires de Léon Blum sont situés à sa gauche.

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L’Épreuve du pouvoir

Lamennais ne voulut jamais revoir un neveu qu’il aimait parce que ce garçon, lors des journées de Juin, avait combattu dans les rangs de la garde nationale –parce qu’il avait tiré sur le peuple.
Ce souvenir nous aide à entrer dans les sentiments du président du Conseil lorsqu’il apprit la tuerie de Clichy. Comme les républicains de 1848, il a voué à la classe ouvrière un culte sensible. Visiblement, depuis qu’il tient la barre, ce souci ne l’a jamais quitté: d’abord, ne pas verser le sang. Le malheur qui vient de fondre sur lui, ce sera son honneur de l’avoir redouté plus que tout, et d’avoir su le conjurer, à l’époque des occupations d’usines.
Enfin, le mauvais cap était franchi, la menace s’éloignait, et comme Aristide Briand disait: “Tant que je serai là, il n’y aura pas de guerre”, Léon Blum répétait avec la même espérance: “Tant que je serai là, le sang des pauvres ne sera pas répandu.”
Le plus intelligent des hommes d’extrême gauche, lorsque la vague populaire le porta à la présidence du Conseil, n’ignorait pas le sens terrible que prend, pour un socialiste convaincu, ce cliché: l’épreuve du pouvoir. Sa connaissance du cœur humain eût suffi à le lui révéler s’il n’avait pas vu, depuis sa jeunesse, l’État bourgeois se fournir de serviteurs à poigne dans les rangs socialistes. Au mois de mai 1936, Léon Blum, devenu le chef du gouvernement, savait que, jusqu’à lui, il n’y avait pas eu d’exemple d’un révolutionnaire que l’exercice du pouvoir n’eût maté et mis au pas. Le Parlement républicain a toujours été une école de dressage où les militants d’extrême gauche acquièrent les vertus et les vices nécessaires au gouvernement d’un grand peuple.
Léon Blum s’en est souvenu, et de toute évidence, ayant mesuré le péril, il s’est fait à lui-même cette promesse: “Moi, je ne succomberai pas.” Aucun socialiste n’a assumé la direction des affaires avec un désir si passionné de ne pas trahir, avec un tel parti pris de fidélité.
Il a ambitionné cette gloire de réconcilier l’action et le rêve. Il a voulu qu’en politique, la poésie devienne réalité. Pour y atteindre, il s’est adressé à la classe ouvrière comme à une personne, comme si c’était quelqu’un en face de lui qui pût entrer dans ses raisons, s’associer à son effort, se faire complice du miracle.
Depuis huit jours, les Français se disaient en eux-mêmes: “Qui sait? Peut-être va-t-il réussir?” Car nous vivons en des temps étranges où un Roosevelt ramène la prospérité en gouvernant pour le peuple…
Ainsi renaissait l’espérance. L’autre soir, à l’Opéra, porté sur les accords de la musique anglaise, Léon Blum crut peut-être avoir touché le but, il se détendait enfin, il avait le droit de fermer les yeux, comme du temps où il n’était qu’un simple écrivain, en écoutant une symphonie de Haydn. Et cependant, il recevait ce coup de couteau dans la nuit.
Le hasard? Mauvais destin? Allons donc! Contre la volonté de cet idéaliste, une autre volonté travaille, et nous la connaissons, et depuis le mois de mai elle ne s’interrompt pas de creuser sa mine. Je ne désigne pas ici cet ensemble de forces que les journaux du Front populaire qualifient de factieuses. Ces forces-là, Léon Blum les trouve sur sa route, et il les connaît bien: il gouverne contre elles, c’est-à-dire grâce à elles. Leur hostilité lui est une aide irremplaçable. Bien loin de les redouter, il les bénit; il inventerait, si elle n’existait pas, la plus bénigne, la plus désarmée des oppositions.
Non, les adversaires tout-puissants de sa réussite ne se dressent pas contre lui, ils sont assis à sa gauche, et il s’appuie sur eux avec une tendre prudence qui craint à chaque instant d’être surprise. Leurs embrassements l’étouffent. Il est sans cesse trahi par leurs baisers. Et le sang n’est pas encore séché sur les pavés de Clichy, que le malheureux se demande à quel tournant de sa route ses terribles amis vont de nouveau l’assaillir.

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Citation

François MAURIAC, “L’Épreuve du pouvoir,” Mauriac en ligne, accessed October 1, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/193.