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Le Retour du milicien

Référence : MEL_0192
Date : 11/02/1937

Éditeur : Le Figaro
Source : 112e année, n°42, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

Assistant à un meeting de Malraux à la Mutualité, François Mauriac donne de l’écrivain engagé dans la guerre d’Espagne un portrait doucement ironique et laisse percer ses doutes sur l’avenir des républicains espagnols.

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Le Retour du milicien

Sur un fond rougeâtre, le pâle Malraux s’offre, hiératique, aux ovations. L’avant-bras qu’il replie, le poing serré, va-t-il se multiplier et faire la roue autour de sa tête d’idole? Les Indes et la Chine ont curieusement marqué ce Saint-Just. Pour moi seul, sans doute, dans cette foule, il rappelle Chan-Ock, le jeune pirate d’un récit de mon enfance, dans un Saint Nicolas des années 90.
Dès que Malraux ouvre la bouche, son magnétisme faiblit. Non qu’il n’y ait en lui de quoi faire un tribun, et même un grand tribun; mais le littérateur lui coupe le sifflet. Les images qu’il invente, au lieu de réchauffer son discours, le glacent: elles sont trop compliquées, on y sent la mise au point laborieuse de l’homme de lettres. Ainsi l’aube pressentie de la victoire de Madrid devient pour Malraux ce reflet de chevaux de bois qui, dans la glace d’un café, révéla sa guérison à un milicien aveugle: ce n’était pas facile à expliquer, cela semblait interminable; et nous n’en sortions plus.
Le problème de Malraux, futur commissaire du peuple, sera de passer du style écrit au style parlé. Dans les rares instants où il y réussit, son éloquence dégagée du larmoiement, du trémolo des vieux ténors politiciens, m’a paru sèche et coupante à souhait. Je doute qu’il en ait conscience, car il cherche à émouvoir comme les camarades; mais la sensiblerie n’est pas son fort: dès qu’il veut attendrir, il ennuie.
Son exorde fut excellent. M’avait- il aperçu au fond de la salle? A travers cette forêt de poings tendus, il reprenait un dialogue interrompu depuis des années, du temps que ce petit rapace hérissé, à l’œil magnifique, venait se poser au bord de ma table, sous ma lampe. Alors il m’adressait la même question qu’il me jette ce soir, du haut de cette estrade où l’aviateur, le risque-tout éclipse de sa trouble gloire le troupeau des écrivains fonctionnaires —où les Chamson, les Cassou et les Jean-Richard Bloch sont les escabeaux de ses pieds.
“L’Église a eu ce peuple sous sa coupe... qu’en a-t-elle fait?” Pas plus en public, aujourd’hui, qu’autrefois dans nos conversations privées, Malraux ne traite la religion avec dédain. Il hait peut-être, mais il ne méprise pas. Déjà, à dix- huit ans, quand il parlait du Christ, ce réfractaire savait de qui il parlait. Rien ne rappelle en lui cette horrible espèce de vieux radicaux maçons qui s’attendrissent sur le doux vagabond de Judée; Malraux connaît le Christ: ce doux vagabond est toujours son dur adversaire.
S’il m’avait directement interpellé, je lui eusse répondu: “Je sais ce que les prêtres ont fait de ce peuple, parce que je sais ce que ce peuple a fait de ses prêtres: seize mille ecclésiastiques massacrés, onze évêques assassinés...” Le Frente popular brûle de zèle pour son Église: grâce à lui, elle ne manquera jamais de martyrs.
Le point faible de Malraux, c’est son mépris de l’homme —cette idée qu’on peut entonner n’importe quoi aux bipèdes qui l’écoutent bouche bée. Quoi qu’il ait raconté de lui, nous ne l’avons jamais cru tout à fait. Dieu sait pourtant que ce joueur, qui depuis l’adolescence s’engage à fond, perd sa vie, aurait le droit de ne rien ajouter à son histoire; mais il faut qu’il nous trompe: son démon l’exige.
Il y a de l’esbroufeur dans cet audacieux, mais un esbroufeur myope, qui n’a pas d’antennes, qui se fie trop à notre bêtise. Par exemple, lorsque l’autre soir, à la Mutualité, il affirmait que le général Queipo de Llano avait ordonné par Radio de bombarder les hôpitaux et les ambulances “pour atteindre le moral de la canaille”, il n’arracha pas à cette salle pourtant passionnée le rugissement d’horreur attendu: on ne le croyait pas. De même, après une description trop soignée de paysans espagnols faisant cortège à des aviateurs gouvernementaux blessés, il ajouta: “Chez l’ennemi, quand leurs aviateurs tombent, si l’on n’envoyait les carabiniers à leur secours, personne n’irait les relever...” A ce moment, il dut sentir quelque résistance dans la salle, car il ajouta mezzo voce: “sauf en Navarre...”
Il ne sait pas mentir, voilà le vrai: il ment mal. Il ne sait pas plaire non plus, ce Malraux, en dépit des folles acclamations qui l’accueillent. Il ne mâche pas les mots à cette foule venue pour entendre des paroles consolantes. “Toute la question est de savoir si nous arriverons à transformer la ferveur révolutionnaire en discipline révolutionnaire...” Cette dure vérité, assenée d’une voix mauvaise, répandit la consternation. Des fascistes tapis dans les coins se pourléchèrent les babouines. J’entendis mon voisin dire à mi-voix: “S’ils n’ont pas encore résolu le problème, ils sont cuits.”
Lorsque le héros quitta l’estrade, la température de la salle avait baissé. Les acclamations tournèrent court. Malraux rentra dans sa solitude.

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François MAURIAC, “Le Retour du milicien,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/192.