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La Grandeur

Référence : MEL_0172
Date : 09/12/1935

Éditeur : Le Figaro
Source : 110e année, n°343, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Grandeur

Autour d’une table très fournie en personnages illustres, l’un d’eux vint à parler de Bergson, pour admirer qu’un si grand esprit pût être aussi un esprit charmant, et assura qu’il n’était rien de plus rare que la rencontre du charme et du génie dans la même personne.
Alors un optimiste s’écria: “Il me semble pourtant qu’ici…”
– Oh! Ici, reprit le brillant causeur, d’une voix aiguë où le fiel et le miel s’unissaient sans se confondre, ici, il n’y a que des gens charmants.
Les gens charmants furent sans doute moins vexés que surpris; car la vie se charge de nous rendre modestes sur le pouvoir de ce “charme” qui agit toujours à notre insu, en quelque sorte au hasard et sans tenir compte de notre cœur. En revanche, tout homme arrivé, nourri de louanges quotidiennes, a l’exacte notion de l’air qu’il déplace, de l’influence dont il dispose; sur la liste des valeurs officielles, il connaît exactement sa cote. Enfin, la plupart des convives, à la fois chenus et glorieux, se fussent accordé plus volontiers du génie que du charme; mais ces gens de bonne compagnie se gardèrent de manifester qu’ils avaient entendu siffler la flèche.
Cette boutade du brillant causeur me revint à l’esprit, comme je remontais à pied les Champs-Elysées. Je songeais qu’il n’est aucun homme à qui, dans le courant de sa vie, une ou plusieurs créatures n’aient donné la sensation de la grandeur –ce qu’expriment les quatre mots de Pascal, isolés au milieu d’un papier: grandeur de l’âme humaine. Mais, le plus souvent, ce n’est point à des personnes très illustres que nous la devons.
Peut-être parce que tout créateur est éclipsé par son œuvre. Que de fois, observant dans le monde quelque vieil enchanteur loquace et subtil, il m’attendrissait comme une ruche en apparence abandonnée par l’essaim, comme un colombier vide d’où les beaux vers s’étaient envolés deux à deux! et leurs couples ne nichaient plus que dans le cœur et dans la mémoire des hommes.
Et puis, il subsiste souvent chez un artiste célèbre, s’il n’est pas très bien élevé, une certaine manière d’être attentif à l’effet qu’il produit et de ne perdre jamais conscience qu’il est un personnage important, attitude que nous pouvons trouver comique ou intolérable selon notre humeur, mais qui, en tout cas, le rend impropre à nous communiquer le moindre sentiment de la grandeur.
A ce propos, on a bien tort, dans certains milieux, de juger de haut les écrivains qui sont du monde. La fréquentation du monde habitue un monsieur célèbre à ne pas se faire précéder de son génie ainsi que d’une bannière. Un grand écrivain sans usage s’entrave dans sa gloire comme dans un sabre.
Mais enfin, si le comble de l’éducation, pour un homme extraordinaire, est d’avoir l’air plus ordinaire possible, ce n’est point dans les salons que nous espérons de rencontrer le génie face à face. Au vrai, l’éducation est le plus souvent, ici, une forme de la pudeur: tel écrivain, qui se livre beaucoup dans son œuvre, cherche d’instinct à faire oublier à tous ces gens qu’ils peuvent le voir nu pour quinze francs.
Si chacun s’interrogeait sincèrement, il reconnaîtrait que la grandeur de l’âme humaine lui a été révélée, non par les personnages illustres dont le commerce est d’ailleurs un honneur et une joie, mais par des créatures très cachées, très inconnues.
Nous avons tous rencontré certaines âmes… C’est après qu’elles nous ont quittés que nous mesurons l’immense espace de notre ciel qu’elles recouvraient: du petit nombre des êtres de qui la mort ne se confond pas avec l’oubli. Je pense à cette jeune femme sur laquelle les chirurgiens s’étaient acharnés et qui, dans une chambre provinciale, attendait la mort, sans aucune lumière du côté de Dieu, parfaitement désespérée. Quand je cherche au fond de mon passé une image de grandeur, j’évoque le feu noir de cet œil dans un admirable visage détruit. Je me rappelle moins ses paroles que l’inflexion de sa voix. Eh bien! c’est de cette morte inconnue, dont l’anéantissement fut l’unique espérance, que si je n’avais pas eu la Foi, j’eusse tenu la secrète preuve, celle qui ne vaut que pour moi seul, mais décisive et plus convaincante qu’aucun raisonnement –la preuve qu’une part de nous-mêmes survit à la corruption.

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François MAURIAC, “La Grandeur,” Mauriac en ligne, consulté le 13 décembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/172.