Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Le Grand Meaulnes par Alain-Fournier.
– Les Hasards de la Guerre par Jean Variot.
– Lettres d’Italie par Charles Demange

Référence : MEL_0017
Date : 15/01/1914

Éditeur : Cahiers de l'Amitié de France
Source : 3e année, n°1, p.45-49
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Le Grand Meaulnes par Alain-Fournier.
– Les Hasards de la Guerre par Jean Variot.
– Lettres d’Italie par Charles Demange

Le grand Meaulnes, par Alain-Fournier (Emile-Paul, édit.).

Le demi-sommeil que nous goûtons l'été, dans les nuits trop chaudes, est propice à des rêves délicieux composés de souvenirs et d'inventions divertissantes. Mais, au réveil, il ne nous reste rien des beaux nuages dissipés. M. Alain-Fournier a eu le bonheur de se souvenir. Il a dû tirer d'un songe cette invraisemblable et touchante histoire. Le grand Meaulnes, c'est l'adolescent qui s'évade vers les aventures. Le hasard lui ouvre les portes d'un vieux domaine où une plantureuse Kermesse et la plus verlainienne des fêtes galantes sont organisées en l'honneur du fils de la maison qui est fiancé. D'un regard et d'un mot, Meaulnes lie sa destinée à celle d'une jeune fille, et mille aventures naissent de cet amour. Le récit en est long. Le lecteur le jugerait trop court si Alain-Fournier n'avait voulu rendre vraisemblables ces touchantes imaginations. Tout ce qui n'est pas Meaulnes et son aventure alourdit –un peu– le livre. L'instituteur Seurel et sa femme, les autres habitants du village tiennent trop de place pour des personnages d'arrière-plan –il eût fallu qu'ils fussent plus vivants, leur prêter une fantaisie, une truculence comme l'aurait fait Dickens. Mais l'essentiel du livre échappe à cette critique. Dès qu'il paraît, Meaulnes s'empare de notre cœur: il est toute notre adolescence qui n'acceptait pas la vie.
Alain-Fournier a reçu (d'André Gide, peut-être) le don de voir le monde avec des yeux d'enfant. Il regarde tout pour la première fois. Nos sensations, par lui, sont rajeunies. Le récit de la fête galante finit sur une évocation d'enfants rêveurs qu'il faut citer: ... “Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger éclairée par une lampe à suspension. Là aussi, c'était fête, mais fête pour les petits enfants. Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux; d'autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d'images; d'autres, auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fête...”
Il se peut que M. Alain-Fournier, préoccupé d'écrire un copieux roman d'aventures, ait surchargé d'inutiles complications une pure légende. Comme cette sorte d'“embarquement pour Cythère” dont il nous dit: “Etrange partie de plaisirs! Il faisait froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode.” Il se peut que de charmantes scènes demeurent un peu figées. La fête que nous donne M. Alain-Fournier réussit en dépit de l'hiver –mais nous ne saurions oublier qu'il y fait froid et que sa réussite ne va pas sans quelque artifice.

Les Hasards de la Guerre, par Jean Variot (Crès, édit.)

Je n’ai pas mis beaucoup d'empressement à lire les Hasards de la guerre par Jean Variot. Le titre me déplaisait. Ce n'est pas en vain qu'à seize ans j'admirais les livres d'Anatole France; alors j'eusse mieux aimé commettre un beau livre qu'une action d'éclat –et Napoléon comparé à Goethe me paraissait un petit homme. L'air du dehors pénétrait dans le collège catholique où nous vivions. En ce temps-là, on prêtait à la vie humaine une valeur infinie. Un petit bourgeois du midi de la France a toujours dans les veines du sang d'avocat. Je souriais lorsque le prédicateur citait un mot héroïque du général de Sonis. Si donc le livre de Jean Variot m'a bouleversé –ce livre dont j'étais persuadé, en l'ouvrant, qu'il m'agacerait– c'est qu'une force étrange le pénètre. Je n'avais éprouvé cette émotion qu'une fois –à Strasbourg, lorsque je fus réveillé en sursaut par le bruit cadencé, régulier, pesant des troupes qui défilaient sous mes fenêtres, dans l'aube triste. Dès le premier chapitre je fus conquis. C'est qu'il n'y a là aucun excès de lyrisme, nulle emphase. Dans cette apologie passionnée du métier de soldat, une forme discrète, exquise de mesure, contient la passion. Cet enfant d'Alsace, Andréas, demeure le dernier d'une race guerrière et pauvre. Il cherche un refuge vainement pendant des années –jusqu'au jour où, cédant à ses inclinations, il s'engage dans la légion étrangère et va se battre au Maroc. Il lui manque de mourir sur le champ de bataille pour avoir connu la joie parfaite. Son obscure agonie à l'hôpital est le dernier sacrifice qu'il accepte pour la France. Maigre sujet, dira-t-on, et qui manque de vraisemblance. L'art de Jean Variot est de nous faire accepter qu'un garçon noble et cultivé entre à la légion comme un mystique au couvent. Nous ne cessons pas, au long de ce récit, d'être dans la vie. Le jour où Andréas signe son engagement, ne croyez pas qu'il va se répandre en d'inutiles éloquences. Mais il se promène au Luxembourg et sur les terrasses il goûte, une suprême fois, la délicatesse du crépuscule et le ciel de l’Ile-de-France. Il se laisse submerger d'émotions qui, demain, lui seront défendues. Il accepte de se sentir encore un pauvre enfant perdu –lui qui sera désormais l'homme impassible, soumis à la plus rude loi– et ce trait de la fin: “… Il était presque sept heures. Le tambour sonnant la retraite passa entouré de gamins qui gesticulaient: il disparut vers la fontaine Médicis et peu à peu les gens s'éloignèrent. Et je ne sais pourquoi, juste alors, parce qu'une dame appelait son petit garçon qui jouait au cerceau, je me suis mis à songer qu'une mère manque souvent plus à un homme de trente ans qu'à un enfant de dix ans.”
Si mesuré, si simple de ton nous apparaît ce récit que lorsqu'enfin un cri d'amour patriotique éclate, nous le recevons comme un allègement. Andréas nous donne le droit de laisser libre cours à notre émotion. Il veut bien que nous pleurions quand, pour se soutenir en de terribles randonnées, il répète son Credo: “Nous marchons pour la vieille France, nous qui regardons la gloire comme une dernière chimère; nous marchons pour les beaux ciels et pour les champs à perte de vue; pour les fleuves calmes qui reflètent des châteaux à tours rondes et à tours aiguës; et pour les vignes qui chauffent sur les coteaux; pour les tombeaux de marbre, dans les cathédrales, où dorment les grandes gens d'autrefois; pour les airs populaires qui chantent l'âme du vieux peuple –“Le roy Loys est sur son pont”, –pour toute la splendeur et l'ordre du passé; pour les héros; aussi pour les martyrs; pour tout ce qui a formé la grande nation; nous marchons droit devant nous.”
Autrefois, quand je lisais dans un livre un couplet de cette sorte, je me scandalisais. Sans doute, n'étaient-ils pas de cette qualité, où ne venaient-ils pas à la fin d'un récit dont la mesure est l'un des charmes et où l'auteur s'applique à exprimer le plus d'émotion avec très peu de mots. Et puis ces couplets ne chantaient pas sur les lèvres d'une créature vivante comme est cet Andréas. Ne croyez pas qu'Andréas soit une entité, un personnage abstrait –enfin, le jeune homme d'aujourd’hui qui porte en écharpe sa sagesse. Il est Andréas et non pas un autre et désormais nous le connaissons –comme nous connaissons. Dominique de Bray –ou Fabrice del Dongo.

Lettres d'Italie, par Charles Demange (Crès, édit.)

Il ne faut pas chercher une émotion littéraire dans ces quelques pages fiévreuses où, comme un sage et tendre enfant, Charles Demange racontait chaque soir, à sa mère, ce qui dans Rome l'émerveillait. Ai-je tort d'appeler un enfant ce jeune homme, qui, sous une apparente complexité et malgré l'obscure harmonie de son style, fut simple, terriblement simple au point de préférer à la vie, la mort? –Si simple que dans ces lettres d'Italie, il me rappelle un autre jeune français, Albert de la Ferronnays, qui à Rome, sous Grégoire XVI, mêlait à son premier amour le pressentiment et presque la volonté de mourir.
Je m'étonne d'abord de l'importance que Chartes prêtait à ce voyage. Cet enfant toujours déçu attend, de tout événement, il ne sait quelle révélation pour l'aider à vivre. Il est semblable à un homme qui dans sa chute s'accroche passionnément à des branches toujours trop faibles. Quand le voyage est décidé, il écrit à son ami: “Joie, joie... J'ai joui toute la nuit de cet enthousiasme à la Pascal... Hier soir, j’ai prié Suzanne de me jouer la marche du Tannbüuser, les Pèlerins au retour au retour de Rome, afin de rythmer mes tressaillements.” Que ce lyrisme pascalien manque donc de proportion! Voyageur trop joyeux de partir, votre sombre bonheur n'a-t-il pas effrayé ceux qui vous aimaient? Dès son établissement à Rome, il organise avec fièvre “ses acquisitions”. Et certes il n'avait pas tort d'attendre de Rome l'infini. Son pressentiment n'était pas vain que Rome lui pût donner la vie. Il a souvent rencontré au Colisée l'ombre de l'abbé Lacordaire. Mais entre le catholicisme et lui, trop d'apparences s'interposent: l'art et sa signification humaine. Sur les architectures, sur les couleurs et les formes il épuise toute sa force d'enthousiasme, tout son courage. Le paganisme à Rome n’est qu'à demi-vaincu. Il continue d'agir sur les âmes –et l'âme d'un Demange n'était que trop préparée à subir ses prestiges. “J'ai passé la matinée au Capitole à dessiner un élégant buste d'inconnu; je ne saurais dire la finesse de ses traits, de son nez largement relevé aux narines, mais long et busqué légèrement, de ses yeux ronds, de ses cheveux annelés, de ses pommettes saillantes. C'est un type ardent de jeune homme exercé et prudent que nous ne connaissons plus guère avec nos mœurs trop amollies; celui-là devait être capable de plus d'un personnage, varier ses milieux, n'en effaroucher aucun, n'être rude pour personne, et connaître enfin cette universelle politesse qui n'est ni celle d'une caste, ni le dressage d'un métier, mais proportionne les interlocuteurs à ce qu'on espère tirer d'eux.” –Une acquisition de cette sorte ne secourt pas Charles Demange et risque de l'affaiblir. Que dans Sous l'œil des barbares, le jeune Barrès imagine diverses conceptions de vie qu'il rejette l'une après l'autre, ce n'est qu'un jeu pour ce lutteur aux ambitions à la fois nobles et précises et qui est assuré que le goût d'exister ne lui fera jamais défaut. Mais Charles Demange, lui, ne joue pas. Toutes ces conceptions de vie, on pressent qu'il va désespérément les essayer. C'est toujours la branche à quoi il se cramponne et qui casse. Ainsi Rome, qui eût pu lui livrer les paroles de la vie éternelle, ne lui offre que des modèles païens pour diversifier ses attitudes et “ennoblir son type”. Même dans ces lettres enthousiastes, nous ne tardons guère à reconnaître un accent déçu. Il n'avoue pas sa défaite –il emploie des phrases diplomatiques, comme s'il craignait au fond de lui une émeute, un soulèvement de ces instincts de destruction. Il essaye d'organiser sa vie dans l'avenir. Il trouve une formule admirable qui résume tous les plans de vie que nous aimions nous tracer à vingt ans. “Je passe de lentes, longues, d'abandonnées journées; travaillant et m'énervant; mais songeant, si je reprends un peu conscience de moi-même, qu'il n'y a qu'à remplir les heures d'amitié, de sensibilité et d'intelligence. Je me grise de lectures catholiques...” Petite phrase si émouvante et cependant mortelle qui exprime une manière d'aimer la Vérité pour les graves délices qu'on y trouve, –et quand Charles ajoute: “J'adore comme les âmes se construisent avec des respects de ces grands sentiments que nous appelons: mort, abandon, amour...”, on voit bien que ce qui d’abord l'attire au catholicisme c'est l'air de noblesse qu'il donne à ceux qui en font profession.
Ne cherchez dans ces lignes aucune critique. Mais il ne faut pas que sa blessure demeure inutile ni que tant de larmes aient été vainement versées. Penchons-nous avec respect et une infinie tendresse sur cette pure mémoire afin que ce jeune mort nous apprenne à vivre.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Le Grand Meaulnes par Alain-Fournier. – Les Hasards de la Guerre par Jean Variot. – Lettres d’Italie par Charles Demange,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/17.