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Les Jeux du mal

Référence : MEL_0149
Date : 31/08/1934

Éditeur : Le Figaro
Source : 109e année, n°243, p.1-2
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les Jeux du mal

Nous nous souvenons d'avoir entendu Sarah Bernhardt, peu de semaines avant sa mort, dans le rôle d'Athalie. Elle conférait à la vieille reine terrible une telle grandeur qu'il fallait bien croire que Racine, enchaîné par la grâce, avait eu peut-être de secrètes complaisances pour cette âme indomptable, et qu'elle était plus proche de son cœur que le Grand-Prêtre, l'horrible Joad.
Cette puissance apparente du mal éclate, avec le même prestige, dans le Don Juan de Mozart, qui fut la merveille de Salzbourg, cette année. Que l'opéra soit, entre tous les genres de spectacles, le plus désuet, destiné à disparaître, en fait déjà disparu, c'était pour nous, jusqu'à ces représentations de Salzbourg, une vérité que nous ne discutions pas. Mais ce Don Giovanni rapide, bondissant, où chaque, note exprime un sentiment, une passion, ce dramma giocoso que la douleur envahit dès les premières mesures, puis la crainte, l'angoisse du surnaturel, jusqu'à ce qu'enfin Dieu se manifeste, avec une évidence terrifiante, nous atteint par tant de côtés qu'il suffirait, seul, à rendre vivant et à réhabiliter un genre décrié.
Et sans doute –et c'est un grand sujet de dispute à Salzbourg!– on pourrait se demander si M. Bruno Walter n'a pas ajouté au pathétique de Don Juan. Entre M.Toscanini pour qui la musique n'est, si j'ose dire, que ce qu'elle est, et qui restitue l'œuvre telle qu'elle a été écrite, avec une exactitude que les techniciens trouvent géniale, et M. Bruno Walter pour qui un chef-d'œuvre continue de vivre de siècle en siècle, et renferme plus de secrets que n'en a connus son auteur, chacun choisit selon son cœur, car les deux tendances nous paraissent l'une et l'autre justifiées. Pour nous, c'est à Bruno Walter que nous avons dû notre profonde joie, à Salzbourg; notre véritable enrichissement. Peut-être l'interprétation qu'il a donnée de Don Giovanni, eût-elle étonné Mozart. Mais le drame qu'il en a fait jaillir y était contenu en puissance. Bruno Walter a sans doute forcé certains traits, accentué la terreur, ce “sentiment de l'infini” que les Romantiques n'ont pas inventé, mais dont avant eux, les librettistes n'usaient guère; oui, cela est possible et ne nous scandalise que peu: il n'a rien ajouté à l'œuvre; il l'a interrogée jusqu'à ce qu'elle lui ait livré toute sa merveilleuse vérité.
Don Juan, héros d'opéra bouffon pose devant notre esprit, le problème du mal. Ce drôle charmant, ce grand seigneur canaille et irrésistible (tel que l'a incarné magnifiquement M. Ezio Pinza) peut-il faire autre chose en ce monde que ce qu'il y est venu faire? Une femme, après une autre femme… et il abandonne une piste pour en suivre une nouvelle, et la grande dame pour sa servante –avec cet entêtement, cet acharnement des bêtes de proie. Il voit les larmes de ses victimes, il entend les appels à la vengeance, les malédictions; la question ne se pose pas pour lui de s'attendrir. L'amour lui est inconnu, et la pitié. Il est gai d'une gaieté de fou. Sans doute n'a-t-il jamais pleuré. Ceux qui le poursuivent exigent de cet homme qu'il éprouve des sentiments dont il n'a pas même l'idée; et la preuve, c'est que lorsque le surnaturel surgit dans cette vie frénétique (au moment où la voix du Commandeur éclate, la musique de Mozart me rappela une phrase de Pascal dans les Provinciales, à propos du miracle de la Sainte-Epine: “nous l'avons entendue, cette voix sainte et terrible…”) don Juan ne bronche pas, ne dévie pas de sa ligne; courageux, certes, téméraire, mais parce qu'il ne peut pas être un autre que lui-même.
La plupart des hommes font “les braves contre Dieu” parce qu'ils ne croient pas en Lui. Ils se moquent de Dieu parce qu'ils sont persuadés que Dieu n'existe pas. Mais il en est d'une autre race –celle que don Juan représente– qui touchent à chaque instant le surnaturel, et qui pourtant refusent de courber le front. Même lorsque la main du Commandeur les étreint, ils disent “non” encore; ils ne connaissent rien d'autre au monde que cette chasse, ils ne désirent rien d'autre que cette possession des êtres, que ces corps tous différents (et c'est pourtant toujours le même corps) entre leurs bras. Se repentir? Ils ne comprennent pas ce que cela signifie. Un renard ne se repent pas de s'être gorgé de sang. Même entre les mains de Dieu, même tenu en suspens au-dessus de l'abîme... Don Juan ne pourrait être sauvé que malgré lui. Il faut que la grâce fasse tous les frais de sa conversion; qu'elle le change non de caractère, mais de nature; qu'il devienne un autre homme.
Rien de plus saisissant que cette dernière scène où il est assis seul, à sa table somptueuse, le verre à la main, ivre, charmant d'insouciance et de folie, –et dona Elvire, abandonnée, trahie, bafouée par lui, vient une suprême fois le supplier de se repentir: une Hermione qui tout à coup, serait accessible à la pitié. Nous n’avons presque jamais pitié des êtres que nous aimons. Mais dona Elvire sait que la main de Dieu est sur don Juan. Et lui répond: “Le vin, les femmes, la jeunesse…” Il ne connaît pas d'autre vérité, cela ne lui sert de rien que le surnaturel se manifeste à lui, car ce n'est pas cette connaissance qui nous change, mais l'amour... “Qu'il y a loin de connaître Dieu à l'aimer!” dit Pascal.
Pour un don Giovanni, la terreur seule, devant le surnaturel, qu'il touche de sa main, ne suffirait pas à le sauver. Et c'est bien ainsi dans la vie. Don Giovanni ne tremble pas; il ignore la peur. Mais tremblerait-il, il ne renoncerait pas au plaisir, à sa loi qui est le plaisir. Don Juan est bien damné d'avance; parce qu'il est incapable d'amour. S'il avait aimé d'amour ses victimes, il aurait pu tout à coup aimer Dieu comme il avait aimé ses maîtresses. Mais seuls les corps l'intéressent. L'amour divin ne se substitue pas à la passion de la chair; il fait battre des cœurs qui ont battu et souffert pour la créature… Quel opéra, avant Don Giovanni, suscita jamais en nous des réflexions de cet ordre? Et pourtant, nous ne sommes pas dans l'abstrait: les guitares chantent sous le balcon espagnol; on sent l'odeur des vieilles posadas; et quand Dieu apparaît au seuil du palais où don Juan donne une fête ravissante, c'est sous l'apparence de trois masques sombres. Il y a là tout un théâtre en puissance, il nous semble, qui ne serait pas seulement “poésie et réalité” mais aussi “métaphysique et réalité”. Ce n'est pas Wagner qui a ouvert une voie nouvelle: le drame wagnérien est une impasse. Heureux l'homme qui saura dérober à Mozart son secret.

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Citation

François MAURIAC, “Les Jeux du mal,” Mauriac en ligne, accessed October 24, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/149.