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La Ville de la joie

Référence : MEL_0147
Date : 17/08/1934

Éditeur : Le Figaro
Source : 109e année, n°229, p.1-2
Relation :

Notice bibliographique BnF



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La Ville de la joie

Ce soir, dans la cour de la présidence des princes-évêques, à Salzbourg, là sérénade trouble un instant le sommeil des pigeons; quelques roucoulements se mêlent à l'andante, puis se taisent Mozart: continue seul.
Nous avions vu, en traversant le Tyrol, un drapeau noir flotter sur chaque vieille tour: l'Autriche pleurait son chancelier martyr… Quelle apparence que Salzbourg pût nous dispenser la joie qu'elle détient depuis le 27 janvier 1756, jour où vint au monde Wolfgang-Amadeo Mozart? Mais une source d'eau vive continue de jaillir dans les ténèbres; le destin est sans pouvoir contre cette source: aussi le chant de Mozart, aux heures les plus noires de sa propre vie –ou lorsque sa patrie est dans l'angoisse.
Le jour même de notre arrivée à Salzbourg, le merveilleux petit orchestre que dirige le professeur Bernhard Paumgartner donna, entre un divertissement et une symphonie de Mozart, le Concerto en do mineur de Beethoven (car Mozart, ici, ne joue pas au dieu, comme Wagner à Bayreuth, et il souffre le partage avec les autres maîtres).
Si l'on avait demandé à chacun des auditeurs: “De Mozart ou de Beethoven, lequel vous éclaire le mieux votre propre destin?” Beaucoup, sans doute, eussent répondu “Beethoven”. C'est à lui que nous ressemblons. Quel homme d'aujourd'hui ne doit soutenir une lutte épuisante? Chacun, dans sa pauvre sphère, mène le dur combat beethovénien. Mais si l'on nous avait demandé: “Auquel de ces maîtres souhaiteriez-vous de ressembler? Quel est celui qui détient un secret pour ne pas perdre cœur? d'une seule voix, nous eussions nommé Wolfgang-Amadeo.
Car aussi différent que nous soyons de lui, nous le comprenons chaque jour un peu mieux: Mozart n'est pas un ange, c'est un enfant: et il demeure proche de nous comme l'est, justement, notre enfance. “Cet appel de chasseur perdu dans les grands bois” provoque une réponse jaillie d'une part de nous-même, que nous avons cru détruite à jamais. C'est une angoisse familière que Beethoven réveille en nous mais c'est une voix oubliée d'une pureté miraculeuse que Mozart fait jaillir de nos ténèbres, la plainte du premier amour, la première tendresse méconnue; ce baiser dans nos cheveux, un soir de bal, ce retour en voiture sous les étoiles, et le poids de ce doux corps chastement endormi.
Hier soir, tandis que l'orchestre de Bernhard Paumgartner jouait l'adorable Petite nuit de musique, et que dans les sculptures d'une porte des pigeons éveillés roucoulaient un peu, puis s'apaisaient, le vent froid fit vaciller les flammes des bougies; devant moi, un garçon recouvrit de son manteau une jeune fille frissonnante et, tant que dura la sérénade, ils n'eurent plus qu'un seul cœur.
Pureté et tendresse, pourquoi vous avoir séparées? Nous ne voulons renoncer ni à la pureté, ni à la tendresse: est-ce une vérité retrouvée ou une illusion que l'enfant Mozart nous impose? Nul ici ne lui résiste: pas même les Bénédictins qui, chaque dimanche, à neuf heures, à Saint-Pierre-de-l’Abbaye, chantent une messe différente de Mozart... (Que diraient leurs frères de Solesmes!) Et ce sont pourtant de pieuses messes où le peuple prie comme je n'ai jamais vu prier, et qui peut-être rappellent mieux que le Grégorien ces “musiques du ciel”, telles que les imaginent les pauvres et les enfants aimés du Christ. Ah! désormais, je ne bouderai plus contre ma joie.
L'étrange est que Mozart, ici, me ramène à Beethoven dont je m'étais beaucoup détaché: entre toutes les reliques pieusement réunies dans la maison natale de Wolfgang, une image naïve m'a surtout retenu, qui représente un corbillard sous la pluie, entrant au cimetière, suivi d'un seul chien. Nous ignorons si un chien suivit le corps de Mozart, mais nous savons que la neige avait dispersé le petit groupe de ses amis et que seuls les croque-morts l'accompagnèrent jusqu'au coin des pauvres, où pas même une croix ne désigna l'endroit de son repos. Or, cette gravure a appartenu à Beethoven: qu'y cherchait-il? A-t-elIe accru son mépris pour les hommes qui traitent ainsi le génie et qui, n'ayant pu crucifier le Fils de Dieu qu'une fois, bafouent son image vivante dès qu'un inspiré se trouve sur leur route?
Elle lui servit plutôt à mesurer la plus grande victoire que la joie ait jamais remportée sur la terre. La joie est la vertu la plus difficile. Je suis obsédé, ici, par un vers de Baudelaire sur le poète enfant:

Et l'ange qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois…

L'oiseau des bois, l'enfant Mozart, n'a jamais interrompu son chant joyeux même au pire moment de sa vie, lorsqu'il en était réduit à mendier quelques thalers. (Ah! ces lettres humbles et suppliantes qui rappellent justement, presque mot pour mot, celles de Baudelaire réduit à la même détresse…)
Dans son admirable Mozart qui, à Salzbourg, ne me quitte pas, Henri Ghéon nous apprend qu'à cette même époque il composa “trois chefs-d'œuvre de paix”.
Et nous, nous sommes de la postérité de Beethoven et de Baudelaire: notre œuvre croît et se fortifie du sang que nous perdons. Elle en vit; elle s'en nourrit. Et sans doute, le maître de la cinquième et de la neuvième Symphonie, a surmonté sa douleur. Mais vaincue et dominée, la souffrance beethovénienne demeure présente.
Au contraire, chez Mozart, il ne s'agit plus d'une victoire sur la douleur, mais d'une transmutation de douleur en joie. Ce qui a pu passer de sa vie dans son œuvre, nous ne le saurons jamais. Parfois un sanglot vite recouvert… et encore ne sommes-nous jamais sûrs de ne pas l'imaginer, et de ne pas obliger Mozart à verser nos propres larmes.
Cette gratitude que nous lui devons, comment ne pas la rapporter sur sa patrie terrestre, sur cette Autriche appauvrie, mutilée, déchirée, entourée d'ennemis, et qui trouve, dans sa misère, assez de ressources pour nous offrir ce festin splendide? Ce soir, je vais entendre Fidelio, demain la messe du couronnement, après-demain Don Giovanni.
…Je songe à ce qu'à Paris nous appelons une “grande semaine”... hélas!

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Citation

François MAURIAC, “La Ville de la joie,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/147.