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Veillée

Référence : MEL_0144
Date : 23/06/1934

Éditeur : Le Figaro
Source : 109e année, n°174, p.1-2
Relation : Notice bibliographique BnF

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Veillée

Un de ces derniers soirs, pour retrouver l’ombre chaude où Iseult éteint la torche et guette la venue de Tristan, je n’eus besoin d’aucune musique. J’avais suivi ces scouts routiers qui sont mes amis. Le bois vers lequel nous avancions était, au bas du ciel où le croissant brillait, une masse épaisse, veloutée et noire. Dès les premiers pas que nous fîmes sous le couvert, quel étouffement! La forêt avait refermé ses branches sur la torpeur de midi et ne voulait pas qu’elle lui fût ravie.
Nos tentes se dressaient au bord d’un promontoire, sous de grands pins, non pas de ceux qui, entre les Pyrénées et l’Atlantique, occupent le pays de mon enfance; mais dans le crépuscule, c’étaient bien les mêmes longs corps écailleux et, très haut, leurs branches emmêlées composaient le même filet immense où, à sept ans, je croyais que les constellations étaient prises.
Nuit pareille à toutes les nuits dont la poésie et la musique enveloppent la passion des hommes; la même nuit qu’un soir, à l’Opéra, tandis que s’élevait la plainte double d’Iseult et Tristan, je tenais captive sous mes paupières closes. Mais il n’était plus besoin de cet enchantement: l’ombre palpitante de juin couvrait le monde; ombre secrète, ombre complice; car tel est le pouvoir de l’homme: il recrée la nature indifférente, il la recompose à l’image de son désir. Ces chaudes et transparentes ténèbres des nuits d’été, on dirait que c’est de son propre cœur qu’elles refluent sur la terre et jusque dans le ciel.
Nuit si humaine, qu’il semblait qu’une seule voix faite de deux voix confondues allait monter, irrésistible, du sous-bois étouffant… Et, en effet, des paroles jaillirent tout à coup, mais non point de celles qui s’accordent avec les ténèbres, bien qu’elles fussent aussi chargées d’amour.
Ces garçons qui m’avaient accueilli étaient debout, têtes nues, et formaient un cercle vivant dont je suivais la courbe, grâce à la pâleur de deux ou trois visages levés: “Seigneur Jésus, disaient-ils, apprenez-moi à être généreux, à vous servir comme vous le méritez, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à travailler sans chercher le repos, à me dépenser sans attendre aucune récompense que celle de savoir que je fais votre sainte volonté”.
Le cœur du monde était comme desserré; une fraîcheur naissait qui montait de la plaine, ou descendait peut-être des cîmes balancées. Quelle merveille! Cette puissance accordée aux poètes et aux musiciens pour recréer la nature à l’image de leurs cœurs passionnés, ces simples garçons la détenaient aussi: chacune de leurs paroles purifiait la nuit; Iseult s’arrachait des bras de Tristan; les ténèbres, non plus complices, mais pleines de pitié, recouvraient la nudité du crime. Et pourtant ces jeunes êtres débordaient de force, parlaient librement de passion et de joie: “Donnez-nous de servir avec passion et de faire rayonner votre joie… Rendez-nous frères, nous qui faisons route ensemble pour ensemble vous trouver…”
Ils s’aimaient entre eux comme ces chrétiens des premiers âges que les païens reconnaissaient à l’amour qu’ils éprouvaient les uns pour les autres:
“Voyez comme ils s’aiment!” disait-on.
Les grands pins, au-dessus d’eux, donnaient l’exemple de leurs branches unies. Un souffle, que nous ne sentions pas sur nos figures, rapprochait leurs cîmes, comme étaient proches l’une de l’autre, ces têtes éphémères, levées ou baissées avec une humble espérance. Ils n’appelaient pas le trouble ni la fièvre, mais la paix. Ils demandaient au Christ sa paix pour qu’ils en fussent revêtus, jusqu’à cette heure de l’aube où lui-même viendrait au devant d’eux et ferait de leurs poitrines sa demeure.
Si de quelque bas-fond avait jailli, à cette minute, la musique de Tristan, les voix de ces enfants l’eussent recouverte, car la Paix “qui surpasse toute intelligence” s’exhalait d’eux en même temps que leur prière du soir, et s’étendait sur le monde délivré du mal. La nuit et notre propre cœur se trouvaient du même coup déblayés, la route était ouverte, le Fils de l’homme pouvait venir. Alors seulement furent prononcées les dernières paroles avant le sommeil: “Comme des guetteurs attendent le matin, nous t’attendons, ô Christ! Viens avec le jour qui se lève et fais-toi reconnaître à la fraction du pain, car tu es notre Dieu à jamais.”
Les corps se glissèrent sous les ailes des tentes. Le silence de la nuit devint le silence de Dieu. Un pan de la toile était soulevé, et dans ce triangle tenaient des troncs noirs, et un peu de ciel où palpitaient des feux. Vers l’aube, j’entendis s’ébrouer le monde invisible des bêtes qui se croyaient seules; un écureuil nous jeta des pommes de pins; les oiseaux s’éveillèrent.
Et le matin, s’accomplit cette rencontre où le plus fidèle d’entre les fidèles est assuré de ne pouvoir arriver le premier au rendez-vous, car c’est toujours le Créateur qui attend sa créature.

Cette puissance de la jeunesse dans des nations voisines, ce rythme qu’elles ont réappris, leur retour à la vie naturelle, nous avouons en être, moins que d’autres, impressionné; car la nature ne peut être une fin; elle abrutit ceux qui ne la dépassent pas. La forêt murmurent à Siegfried un secret qu’il ne sait plus entendre. Mais les Routiers, eux, l’ont écouté et reçu dans leur cœur. La plus mystérieuse des paroles du Christ, et de tous ses commandements, celui qui garde surtout le ton du défi: “Si vous ne devenez semblables à l’un de ces petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux…” les a éclairés sur leur vocation. Ces garçons violents et qui (bien qu’ils soient passés presque tous par les grandes écoles) entraînent leur corps jusqu’à l’excès et, partout, recherchent passionnément les coups durs, dans notre vieux monde usé et triste, ont retrouvé cet esprit d’enfance, héritage des poètes et des saints. Vous qui souriez, savez-vous ce qu’il faut d’héroïque amour à un homme de vingt ans, mais ce qu’il lui faut aussi d’intelligence, pour qu’il devienne semblable à l’un de ces petits dont les anges voient la face du Père?

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Citer ce document

François MAURIAC, “Veillée,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/144.