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Le Visage du Christ. Jésus était-il beau?

Référence : MEL_0014
Date : 18/11/1938

Éditeur : Beaux-arts
Source : 75e année, n°307, p.1 et 5

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Le Visage du Christ. Jésus était-il beau?

L’homme qui s’appelait Jésus et dont nous croyons qu’il était Dieu, chacun de nous le voit, mais la vision qu’il a de Lui est personnelle au point d’être incommunicable. L’Église laisse ses enfants libres, aussi bien de transfigurer en Messie glorieux “le plus beau des enfants des hommes” que d’adorer le Nazaréen qui passait pour fou chez ses proches, ou la victime meurtrie, la face méconnaissable, telle qu’Isaïe déjà la contemplait.
Nous nous représentons le Jésus que notre nature sollicite, que notre amour exige. Nous le recréons, non certes à notre image et à notre ressemblance, mais selon le besoin que nous avons de ne pas perdre cœur en sa présence.
Pourtant, le Christ a réellement vécu sur la terre et il appartient à l’histoire. Nous devons donc admettre qu’une seule des deux traditions correspond à ce qui fut, et que si ceux qui croient en un Christ d’aspect noble et majestueux ont raison, les autres se trompent qui l’imaginent chétif et sans éclat.
Au vrai, les deux aspects du Christ incarné trouvent l’un et l’autre, dans les Évangiles, leur justification. Un fait domine le débat: Jésus n’a pas été reconnu par le plus grand nombre. Il ne s’imposait pas tellement que ses ennemis aient hésité à le combattre. Il semble bien que ce fut par sa parole et par ses miracles bien plus que par son apparence ou son attitude qu’il subjuguait la foule, et ceux qui dès le début de sa vie publique n’ont cru ni à ses prédictions ni à ses prodiges, n’ont rien discerné de divin dans les traits de ce visage. La Samaritaine dénonce d’abord en cet étranger un Juif ordinaire, et se moque de lui. Ses ennemis, nullement intimidés et déjà meurtriers, ne le ménagent que par la crainte du peuple, ne doutant point d’avoir affaire à un imposteur.
Au moment de le leur livrer, Judas ne leur dira pas: “Vous le reconnaîtrez à sa stature. Celui qui nous domine tous de la tête et dont la majesté éclate aux regards, c’est lui qu’il faut saisir.” Il ne leur dira pas: “Vous distinguerez d’abord le Chef et le Maître…” Non, il est nécessaire qu’un d’eux le leur désigne . C’est donc qu’en dépit des torches, les soldats ne pourraient le reconnaître au milieu des onze pauvres Juifs qui l’entourent.
Mais il n’en est pas moins vrai qu’en beaucoup de rencontres, Jésus, lorsqu’il a été aimé, l’a été au premier regard, et que souvent il a été suivi dès la première parole et même avant tout miracle. Il a suffi d’un appel pour que des hommes abandonnent tout ce qu’ils possédaient en ce monde et le suivent. Il fixait les êtres d’un œil irrésistible dont le pouvoir, la toute-puissance s’affirment, chaque fois qu’une créature en larmes tombe à ses genoux, dans la poussière.
Dans cette opposition apparente entre un Christ qui, par sa seule approche, enchaîne les cœurs, et un agitateur nazaréen méprisé des princes des prêtres, que les soldats chargés de son arrestation ne discernent pas au milieu des disciples, dans cette vision contradictoire, nous devons nous efforcer de découvrir ce que fut l’apparence humaine de Jésus.
Sans doute fut-il semblable à beaucoup d’êtres dont la beauté, très secrète à la fois et très éclatante, éblouit certains regards, échappe à d’autres, –surtout quand cette beauté est d’ordre spirituel. Une lumière auguste sur cette face n’était perçue que grâce à une disposition intérieure.
Quand nous aimons, nous nous étonnons de l’indifférence d’autrui devant le visage qui résume pour nous toute la splendeur du monde. Ces traits qui reflètent le ciel et dont le seul aspect nous rend éperdu de joie et d’angoisse, d’autres ne songent même pas à y attacher leur regard. La moindre minute vécue auprès de l’être aimé nous est d’un prix inestimable, alors qu’il importe peu à ses compagnons ou à ses parents de vivre sous le même toit que lui ou d’avoir part au même travail et de respirer l’air qu’il respire?
Comme toute créature, Jésus se transformait selon le cœur qui le reflétait. Mais à ce phénomène de l’ordre le plus naturel, la Grâce, ici, ajoute son action imprévisible. Alors que nous ne sommes pas libres d’apparaître à autrui tels que nous souhaiterions qu’il nous voie, l’Homme-Dieu ne demeurait pas seulement le maître des cœurs, mais aussi du reflet de sa Face dans les cœurs. Il a guéri beaucoup plus d’aveugles-nés que l’Évangile ne le rapporte. A chaque fois qu’une créature l’a appelé son Seigneur et son Dieu, a confessé qu’il était le Christ, le Messie venu en ce monde, ce fut parce qu’il avait lui-même ouvert en elle cet œil intérieur dont le regard ne s’arrête pas à l’apparence.
Voilà pourquoi, entre tous les peintres, Rembrandt me semble avoir donné du Christ l’image la plus conforme au récit évangélique. Je pense surtout à la toile du Louvre où le Dieu exténué et presque exsangue est reconnu par les deux disciples avec qui Il rompit le pain, dans l’auberge d’Emmaüs.
Rien de plus ordinaire que ce visage souffrant… Il faudrait oser dire: rien de plus commun. Et pourtant, cet humble visage resplendit d’une lumière dont la source est le Père qui est Amour. On ne saurait être plus homme, que ce Nazaréen de la classe pauvre, dont les prêtres se sont tellement moqués et qui, même avant que la flagellation l’eût défiguré, intimidait si peu le corps de garde et les cuisines qu’il reçut un soufflet du domestique du Grand Prêtre. Et pourtant, dans cette chair misérable, surgie d’un abîme d’humiliation et de torture, le Dieu éclate avec une grandeur douce et terrible. Tout se passe comme si le miracle de la Transfiguration ne s’était pas accompli une seule fois sur le Thabor, mais s’était renouvelé autant de fois qu’il plût au Seigneur de se faire connaître de l’une de ses créatures.
Il n’empêche qu’un homme aimé ou non, adoré ou méprisé, possède une certaine taille à laquelle il est interdit d’ajouter ni de retrancher une coudée. Il apparaît droit ou bossu, ses traits sont réguliers ou difformes. Ses cheveux et ses yeux ont une certaine couleur. Or, peut-être possédons-nous un document qui, s’il est authentique, devrait clore toute discussion touchant l’aspect physique du Seigneur puisqu’il nous en fournit, à la lettre, la photographie. Le problème soulevé par le Saint Suaire de Turin et par l’image d’un homme crucifié qu’on y discerne, échappe à ma compétence. J’en possède les reproductions photographiques. J’ai écouté et j’ai lu les commentaires impressionnants de M. Paul Vignon qui est à la fois un savant et un apôtre. Si nous acceptons pour véridique cette image dont la manifestation, après tant de siècles, était réservée à notre époque, grâce à l’une de ces découvertes dont elle se montra si orgueilleuse, nous ne pouvons plus nier que Jésus fut d’une stature majestueuse et que son visage auguste appelait l’adoration plus encore peut-être que l’amour.
L’étrange est que, par une filiation mystérieuse, presque toutes les images du Christ triomphant qu’inventèrent les peintres, depuis les premières effigies byzantines jusqu’aux Christs de Giotto et de l’Angelico, de Raphaël, du Titien ou de Quentin Metsys, procèdent de ce dessin mystérieux enseveli dans le Saint Suaire et dont aucun des artistes innombrables[1] qui le reproduisirent ne soupçonnait l’existence. C’est bien le type humain sur lequel tout le monde s’accorde et qui se présente à l’esprit, quand on dit de quelqu’un: “Il a une tête de Christ…” Et aujourd’hui encore, la plus fade imagerie sulpicienne déshonore (et son crime n’en est que plus grand) la Face authentique telle qu’elle apparut à la Vierge, à Madeleine et à Jean. C’est bien son portrait, ou plus exactement sa caricature dont nous détournons les yeux, en passant devant ces vitrines. Le Fils de l’homme ressemblait vraiment à ces statues roses du Sacré-Cœur, si la relique de Turin ne nous trompe pas.
En revanche, les primitifs qui se sont attachés à peindre le Christ souffrant et humilié ont reproduit cette humiliation et cette souffrance, bien plus que le Sauveur lui-même tel qu’il fut dans sa chair avant sa Passion –et même tel qu’il demeura à travers les affres de la flagellation, du couronnement d’épines, de la crucifixion et de l’agonie. Car sa beauté physique éclate sur le linceul même, encore souillé de pus et de sang. La mort la plus atroce a laissé ce corps intact et les soufflets et les crachats et le sang et les larmes ne durent à aucun moment détruire la pureté de cette Face incorruptible.

Notes

  1. Sous ce même titre paraîtra dans le courant du mois de décembre un volume abondamment illustré auquel ce texte inédit de François Mauriac servira de préface.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Le Visage du Christ. Jésus était-il beau?,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/14.