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Divagations sur Saint-Sulpice

Référence : MEL_0130
Date : 01/12/1927

Éditeur : Le Crapouillot
Source : N° de Noël, Le Jardin du bibliophile
Relation : Notice bibliographique BnF

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Divagations sur Saint-Sulpice

I

Saint-Sulpice n’a pas de frontières: Le boulevard Saint-Germain, la rue de Rennes, le Luxembourg, l’Odéon ne le limitent que dans l’espace. Saint-Sulpice n’est qu’à peine un royaume de ce monde. Il appartient à l’univers invisible. Plus que d’aucun autre lieu de la terre, il faut dire de lui qu’il est un état de l’âme.
Débarquant à Saint-Sulpice, un jeune provincial catholique retrouve, dans de pieuses pensions de famille, cette odeur de haricots et d’encens qui dénonce, en France, l’enseignement congréganiste. Derrière les vitrines, à portée du vulgaire, luisent les ostensoirs, les calices, les patènes, qu’enfant de chœur, il avait parfois le privilège de toucher avec des mains non consacrées.
Il admire, sur une seule place, cette concentration formidable des statuts peintes, dont une seule peut susciter tant de prières. Depuis ma jeunesse, la sainte phalange, armée de lis et de bréviaires, a vu grossir ses contingents. Dix mille Jeanne d’Art, corsetées de cuirasses, ont envahi le quartier, suivies d’autant de Curés d’Ars aux grosses chaussures, et d’une foule de petites Sœurs Thérèse, les mains pleines de roses en nougat, –des roses d’un rose de pièce anatomique, et dont use aussi Mme Marie Laurencin.

Marchands sulpiciens qui, sur vos devantures, osez inscrire cette annonce candide: STATUES EN PLATRE, STUC, CARTON ROMAIN COMPRIMÉ, nous ne saurions vous accuser de tromper sur la marchandise, ni le ciel, ni les hommes.
Plâtre, stuc, carton romain comprimé, voilà l’or, l’encens et la myrrhe que Saint-Sulpice offre à son Dieu, au meilleur prix.
Admirons la puissance de ces bonnes familles: les Bouasse, les Biais, qui auront fait s’agenouiller des générations de chrétiens devant une laideur qu’aucun autre culte n’a connue.

Un curé de campagne, pendant la grand’messe, passe dans les rangs des fidèles, pour compléter la somme nécessaire à l’achat du nouveau chemin de croix polychrome. Il a choisi sur le catalogue le plus tendrement bariolé, celui qui fera rêver les enfants de pâle d’amandes et dont ils penseront qu’il a l’air bon à manger.
Nous n’épousons pas les fureurs de Huysmans. Cette laideur même ne saurait faire de nous des iconoclastes. Dans la lumière de l’éternité, doivent se confondre les œuvres humaines: celle de Michel-Ange et celle de Bouasse-Mebel. Dieu, la Vierge, les Saints, ne font pas d’esthétique. Indifférents à leurs propres images, ils n’en doivent chérir que le reflet au fond des pauvres yeux levés et suppliants.

Cette apparence nougat, pâte d’amandes, savon, que les marchands imposent à l’Etre Infini éloigne-t-elle de Lui plus d’âmes qu’elle n’en approche? Ces confiseurs de Dieu ne sont pas arrivés à tuer Lourdes. C’est le plus grand miracle de ce lieu fertile en prodiges où le génie de Saint-Sulpice se déchaîne, atteint à une sorte de grandeur atroce.

Cette place Saint-Sulpice, qui nous paraît vétuste, et où tant de passé semble vivre, est assez récente pour que nos arrière-grands-pères l’aient vue dans sa nouveauté. Au sud, le triste séminaire ne date que de la Restauration. Au centre, Fénelon, Fléchier, Bossuet et Massilon ne se tournent le dos que depuis 1846. L’odeur du passé n’émane donc pas des pierres, mais de trois siècles de catholicisme gallican: nous nous penchons sur ce puits, et nous contemplons cette eau toute pure.
Avant la Séparation, les séminaristes, le dimanche, traversaient en surplis la place, du Séminaire à l’Eglise. Sans doute ressemblaient-ils aux Louis de Gonzague, aux Stanislas Kostka échappés des devantures; –pareils, avec seulement un peu moins de rose sur les joues.
Aujourd’hui encore, Issy, ce Saint-Sulpice des champs, n’a pas tout pris de l’âme sulpicienne. Quand nous remontons la rue Bonaparte, la rue Férou, nous longeons les hauts murs rongés d’affiches qui défendirent du monde tant de générations sacerdotales. En vain, des services financiers occupent-ils l’ancien séminaire. Ils n’ont su disperser tous les fantômes. Dans ces rues, plus qu’en aucun lieu du monde, nous pensons à ce miracle qu’il y ait des prêtres. Ce n’est pas le manque de prêtres qui étonne. Nous nous rappelons ce cri de Lacordaire: “…Ce Dieu qui, demandant des Apôtres et des Martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des Apôtres et des Martyrs au seuil de toutes els générations.”

Jean-Jacques Ollier, abbé de Pibrac, le premier de ces Messieurs de Saint-Sulpice, a fondé une congrégation de sourciers. Il s’agit d’établir assez de silence dans de jeunes êtres pour qu’ils entendent en eux sourdre la Grâce. L’Eglise ne peut subsister sans prêtres. Croyez-vous qu’elle les attire avec du miel? Elle propose à des garçons de vingt ans la robe de dérision, la couronne d’épines, l’éponge de vinaigre et de fiel. C’est cela le miracle de l’Eglise: à Saint-Sulpice, je trouve le lieu pour considérer ce que cette religion obtient des hommes.
Mais, quelqu’un m’objecte qu’elle les prend tout jeunes, –comme ces passereaux capturés au filet et qui ne se chassent qu’à l’aube: Sulpiciens, oiseleurs de Dieu. Non, ce n’est pas si simple. Nul n’est pris qui ne souhaitait de l’être, ou plutôt qui ne découvrait en lui, et souvent en dépit de lui-même, une sourde exigence.
Rue Férou, rue Servandoni, rue Garancière, sur ces chaussées étroites, je m’attache à des ombres consacrées. Entre toutes les aventures humaines, l’une des plus étonnantes, n’est-elle pas le choix, sans retour possible, le vœu perpétuel d’un jeune homme, surtout lorsque c’est son cœur qui lui inspire de renoncer pour toujours aux joies du cœur? Je pense à vous, Henri Perreyve, –enfant de Saint-Sulpice, vous qui n’aimiez qu’à aimer.

II

Je ne passe jamais devant le chevet de Saint-Sulpice sans regarder l’hôtel de la rue Garancière qui porte le numéro 7, où Henri Perreyve naquit en 1831. Ainsi était-il l’un des plus proches voisins de la Vierge, dont la chapelle , derrière le maître-autel, est sans cesse battue d’une vague vivante (beaucoup d’étudiants, et souvent une serviette pleine de livres est posée sur le prie-Dieu). La Vierge qu’a sculptée Pigalle a souri à l’enfant Perreyve et lui a souri de plus près encore lorsqu’assisté par le Père Lacordaire, il célébra, à cet autel, sa première messe. Il avait voulu que durant le Sacrifice, un chœur de petits garçons chantât le cantique de sa Première Communion: “O saint autel qu’environnent les anges”. Il aimait pleurer aux premières communions comme Racine aux prises de voile. Cette génération des Lacordaire, des Gratry et des Loyson avait terriblement le goût de sentir et de s’émouvoir. Pourtant Perreyve m’aide à comprendre Saint-Sulpice. Le premier aspect de l’immense église d’abord nous glace. Mais le rond-point du chœur est percé d’une arcade qui laisse voir la chapelle de la Vierge: par là, une atmosphère de piété tendre, sensible, a pénétré, baigné, imprégné cette froide ordonnance du dix-septième siècle. Saint-Sulpice, parfois, touche à Port-Royal. Mais sur les dalles glacées, je cherche la place qu’Henri Perreyve, souffrance de la poitrine le jour de son ordination, et comme il était prostré selon les rites, tacha de son sang. A la saison des premières communions, surtout, lorsque les petits bancs de velours rouge garnissent la nef, je me souviens que ce fut ce jour-là qu’Henri Perreyve, dans sa douzième année, s’offrit, –trop pur encore pour savoir à quoi l’engageait cet holocauste, –qu’il ne regratte jamais, d’ailleurs, même dans le temps de sa plus grande souffrance.
Au charme d’Henri Perreyve, Anatole France lui-même se montre sensible lorsqu’il écrit d’un de ses personnages que comme l’Abbé Perreyve “il portait dans la religion une tendresse de jeune mère”.

Son enfance fut de celle de tous les petits Français catholiques: le miracle de la première communion la domine. L’enfant s’étonne d’être pris au sérieux. Ses maîtres, sa mère se penchent sur son âme, la modèlent et l’embellissent. Cet écolier de dix ans, qui lit son catéchisme, y prend le goût de se réprimer. Etonnante merveille que de donner à un enfant le goût de la perfection.
La familiarité du petit Perreyve avec le Christ l’élève assez au-dessus de son âge pour qu’il ose décider de tout son destin, se livrer, corps et âme, dans un acte de générosité réfléchie. Plus tard, pendant le retraite qui précéda son ordination, pénétré de son indignité, écrasé sous le poids d’une telle grâce, il se rassurait en disant au Christ: “C’est vous qui m’avez choisi et marqué dès mon enfance… Je venais de vous recevoir à la Sainte Table, je retournais à ma place… Je vois encore ce petit banc de velours rouge où, prosterné, heureux, étonné, pleurant de joie, j’entendis dans le fond de mon cœur votre parole…” (Je ferme les yeux et je revois ce jeudi d’un mois de mai, la trop étroite chapelle où des enfants chantaient les plus passionnés cantiques, et après la messe, dans la cour ensoleillé, l’éparpillement des communiants qui échangeaient des gravures.).

Bien peu furent possédés de cette ardeur que nous admirons chez Henri Perreyve; –ardeur tournée vers Dieu mais qu’il eût pu aussi bien que nous ne point appliquer à d’autres objets qu’à ceux du monde. Car il fut comme nous attiré vers des mensonges, ébloui de prestiges, et sa pureté miraculeuse est le fruit d’un combat ininterrompu. Encore adolescent, il parlait dans une lettre à Charles Perraud de “ce vice de volupté dont le nom seul fait défaillir nos cœurs de dix-sept ans…”. Et bien plus tard, au séminaire, il s’interdira de prononcer le nom redoutable. Pauvre enfant que trois syllabes faisaient défaillir et qui osait décider de ne frémir jamais devant aucun visage. Cœur insatiable, que toutes les passions eussent pu enchaîner. Dans son journal, à la veille d’une ordination, il arrête chaque mesure qui sauvegarde cette vertu si chèrement acquise; il veut aller jusqu’au scrupule, être enfant, être ignorant de certaines choses, et dans la plus émouvante oblation, il veut consacrer spécialement à son Seigneur les mains par qui s’accomplira le mystère de la fraction du pain; il décide qu’elles ne seront jamais souillées. C’est pourtant à cet être angélique et sans cesse en garde contre la beauté du monde, que le Père Lacordaire écrivait un jour: “Je suis toujours étonné de l’empire qu’exerce sur vous la vue de la beauté extérieure et du peu de force que vous avez pour fermer les yeux. C’est cependant si peu de chose pour une âme qui a vu Dieu et qui l’a senti! Je vous plains bien de votre faiblesse et je l’admire comme un grand phénomène dont je n’ai pas le secret. Jamais, depuis que j’ai connu Jésus-Christ, rien ne m’a paru assez beau pour le regarder avec une concupiscence comme la vôtre, si profonde, si entraînée, si joyeuse.” Nous ne pouvons, ici, mettre en doute la sincérité du Père; mais comme il fallait qu’il eût oublié sa jeunesse! Ou comme il se connaissait mal! Osons dire que c’était un temps où les êtres les plus purs n’osaient pas se regarder en face. Temps d’éloquence, temps de mensonge.

Si Henri Perreyve ne put venir à bout de cette insatiabilité, il obtient du moins la récompense de ceux qui atteignent à ce prodige de garder un cœur, à la fois frémissant et pur: il attira les âmes. Nul n’a plus aimé qu’Henri Perreyve, nul ne fut plus aimé. Moindre perfection? Non, car ceux qu’il aimés, il les a aussi sanctifiés. Avec une hardiesse stupéfiante, il réclame de Dieu le don d’attirance et qu’il daigne former lui-même jusqu’à ce visage qui doit refléter les clartés du ciel.
Comme il s’inquiétait un jour de tant d’amitiés dont il était comblé, Henri Perreyve faiblit devant ce dernier renoncement, et il ose écrire: “Je renonce vraiment à toutes les ambitions qui viennent à notre âge caresser nos âmes; j’en garde une cependant, c’est d’être aimé. C’est beaucoup, je le sais. Mais il me semble que ce sacrifice ne m’a pas été demandé.”

Au vrai, il s’efforce de ne chercher, aucune joie sensible: aller à lui, c’était aller à Dieu. On le voit dans ses lettres à cet ami d’enfance, Stephen. Orphelin et riche, ce jeune homme luttait contre le monde, appelait Henri à son secours. Puis il ne l’appela plus, s’abandonna. Henri le harcelait de supplications passionnées: “Cher ami, pourquoi ne m’as-tu pas écrit? Crois-tu que tu vas m’échapper, Stéphen? Ah! que tu me connaîtrais mal et que tu connaîtrais mal Notre-Seigneur qui, cette fois, veut le sauver…” Mais parce qu’il aime son ami, il s’excuse d’être “un faiseur de morale”, il avoue sa crainte de l’importuner, il redoute de perdre son amitié. Humainement, il eût aimé son ami même avili, même souillé des pires fautes, ainsi qu’on le voit dans une lettre à l’abbé de la Boissière: “Cette âme est belle comme une ruine, elle est belle parce qu’elle souffre, parce que l’ardeur avec laquelle elle se perd permet de mesurer l’ardeur avec laquelle elle pouvait aimer Dieu. Je ne puis vous dire la compassion que j’ai pour cette âme. Rien n’est si beau, tout abattue et brisée qu’elle soit…”
Il nous apparaît ici qu’Henri Perreyve, resté dans le monde, eût chéri les âmes jusque dans leurs meurtrissures et dans leurs souillures. Peut-être même les aurait-il vues se perdre, les eût-il inclinées à leur perte avec une triste joie. “Aimer ses amis en Dieu”, parole mystérieuse que le cœur ne comprend pas toujours et qu’Henri Perreyve nous a rendu sensible. Les amours et les amitiés humaines ne veulent d’autre fin qu’elles-mêmes. Ce jeune prêtre les transmue en un sentiment héroïque; mais il n’y atteint qu’à force de souffrance.
Le jour de son ordination, il demandait avec violence la grâce de verser son sang; et immédiatement exaucé, dans ses prostrations rituelles, il en tacha les dalles de Saint-Sulpice.
Le mal s’était déjà imposé à lui aux heures les plus solennelles, surtout durant cette nuit d’angoisse et de joie à la veille de son sacerdoce. Une extrême ardeur de pensées, de sentiments, l’empêchait de sommeiller: “…alors, je me suis levé, et quelle nuit j’ai passée avec vous, Jésus. Vous le savez! Je souffrais cependant de la poitrine et j’étais brisé. Mais quelle joie dans l’âme! quelle lumière! quelle profondeur de bonheur et d’amour inconnues à moi-même! La nuit était splendide… Cette insomnie avait allumé des flammes dans mon sang. J’avais la fièvre et je soufrais beaucoup de la poitrine…”
A mesure que se resserrait son intimité avec le Christ, il découvrait d’étranges délices au mal physique et écrivait cette “Journée des Malades”, petit livre qui console encore tant d’agonies, et que j’ai vu, un soir, entre les mains exsangues d’un jeune homme vers qui la mort avançait.

Mais à son Maître, Henri Perreyve n’offrit pas que les blessures de son corps. Nous savons qu’il lui sacrifia l’un de ces attachements secrets que fortifie la pureté même du cœur qui les a conçus. Le Père Gratry hésita longtemps à brûler une fleur séchée. Oserons-nous chercher si une même fleur parfume aussi la vie d’Henri Perreyve?
A la veille de ses ordinations, certains cris nous le révèlent: il donne infiniment plus que son sang: le jour qui précéda le sous-diaconat, à trois heures, il écrivait: “Le calvaire, l’heure du sacrifice. O Seigneur, je n’avais pas encore souffert. Mais qu’est-ce qu’un sacrifice sans victime? Qu’est-ce qu’une victime sans immolation?.... Mais enfin, Seigneur, il n’y aura plus rien demain dans mon cœur quand il reposera sur le vôtre, plus rien que votre amour… Merci, mon Dieu, d’avoir arraché ce cœur au passé… J’avais rêvé ces heures dans le calme, dans la félicité, dans l’attente joyeuse… Vous les avez voulues dans le sacrifice et dans les larmes… La vie que j’embrasse est celle de la solitude avec vous… Vous n’avez pas voulu qu’un sacrifice qui doit dominer ma vie tout entière fût mêlé d’un autre souvenir que le Vôtre… Que je ne voie plus personne! Fermez mes yeux, suspendez ma mémoire, qu’elle se taise maintenant… Vous seul, ô mon Dieu! dans ce cœur vide maintenant…
On a donné un nom à l’objet de ce renoncement: une enfant de Saint-Sulpice, Marie Ozanam (la fille de Frédéric Ozanam) s’était jetée un jour en courant, dans la soutane du jeune abbé Henri Perreyve.
La petite fille grandit et devint une adolescente; mais ne troublons pas ces pures ombres. Il nous suffit de savoir qu’Henri Perreyve aime chastement, qu’il fut séparé de ce qu’il aimait. Jamais la Vierge n’entendit prière plus humaine que celle d’Henri Perreyve: “Vierge sainte, au milieu de vous jours glorieux, n’oubliez pas les tristesses de la terre; jetez un regard de bonté sur ceux qui sont dans la souffrance, qui luttent contre les difficultés et qui ne cessent de tremper leurs lèvres dans l’amertume de la vie. Ayez pitié de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés. Ayez pitié de l’isolement du cœur…”

Il a toujours le mot “cœur” à la bouche. Ne serait-il sage d’écarter de l’autel une certaine espèce de garçons trop sensibles? ou alors il faut qu’ils s’appellent François d’Assise, Charles de Foucauld. S’ils n’atteignent à la sainteté, ils risquent de se perdre. Malheur à eux si le Dieu sensible au cœur n’accapare leur cœur tout entier. Chez les plus purs, une invincible concupiscence subsiste souvent –celle même que le Père Lacordaire, vieilli, dénonçait dans l’adolescent Perreyve; et dont lui-même ne se souvenait plus d’avoir, à trente ans, subi l’atteinte; –concupiscence qui ne peut se satisfaire de l’absolu. Aux yeux de ces garçons trop sensibles, ce qui ne passera pas, en dépit de la meilleure volonté, ne saurait éclipser ce qui passe. Ils savent que Dieu demeure éternellement, qu’Il est la beauté immuable; ils savent aussi que chaque seconde mine et détruit le visage qui les obsède et que toute chair vivante est déjà morte. Mais ce qui devrait les détourner, c’est cela qui les attire. Un directeur leur répète en vain qui rien ne dure, que tout amour humain sera trompé: c’est de cette duperie même qu’ils sont fous. Peut-être Henri Perreyve enfant était-il mêlé à l’immense foule de Notre-Dame le jour où elle interrompit le Père Lacordaire d’un long gémissement alors qu’il s’écriait: “Poursuivant l’amour toute notre vie, nous ne l’obtenons jamais que d’une manière imparfaite et qui fait saigner notre cœur; et l’eussions-nous obtenu vivants, que nous en reste-t-il après la mort… C’est fini! C’est à jamais fini! et telle est l’histoire de l’homme dans l’amour…” Peut-être l’enfant pressentait-il qu’il aimerait cette poursuite vaine, cette infirmité de la tendresse, cette certitude, enfin, du néant de tout amour. Le penchant d’un Henri Perreyve, c’est de préférer à tout, ce qui est mortel, ce qui périssable et fugace; une défaite inévitable le hante, plus attirante que toute victoire.

Nous savons comme il surmonta cette passion: jusqu’à la mort, il accepta de souffrir. Ayant renoncé l’amour humain, il n’en connut pas moins l’absence de Dieu; il éprouva cette angoisse qui, à certaines heures, tourmente tous les jeunes prêtres, de ne plus sentir en lui, ni autour de lui, la réalité de Celui à qui il s’immolait dans chaque instant de sa vie. Il écrit que sa souffrance est telle qu’il semble qu’elle doive susciter un consolateur. Mais le consolateur ne paraît pas. Et voici le sommet du calvaire; les ténèbres s’étendent, couvrent tout l’être intérieur; alors les yeux de Perreyve s’attachent au crucifix dont il nous dit que les larmes des hommes le connaissent, car il y a entre la passion du Fils de Dieu et la passion humaine une éternelle conformité. De croix en crois, il atteint enfin une pauvre agonie traversée de troubles, de regrets, de doutes, d’inquiétudes. Son ami Eugène Bernard les endort en lui lisant l’épître de saint Paul où est proclamée l’immortalité de ceux qui, ayant vécu selon l’esprit et vaincu la chair, meurent en Jésus-Christ.
Relisons les dernières lignes de la dernière lettre qu’il ait écrite et adressée à Montalembert: “Adieu; des orages, du soleil, des nuages, des retours de bleu et des chants d’oiseaux… pauvre petite terre de ce monde qui se débat pour protester qu’elle n’est pas le ciel…” Des orages, du soleil, des nuages, des retours de bleu et des chants d’oiseaux, c’est le dernier regard de l’agonisant sur ce qu’il découvre encore du monde dans le carré de ciel que découpe la fenêtre ouverte.
L’avant-veille de sa mort, il donnait, dans son testament, un souvenir “à tant de jeunes gens qui l’avaient aimé”. Ceux qui se pressaient autour de sa chaire au lycée Saint-Louis et à la Sorbonne, –et aussi ce Stephen dont nous ne savons pas s’il a jamais été sauvé de l’abîme. Il faut aimer Henri Perreyve dans les jeunes prêtres que nous connaissons et ne point écouler les personnes pieuses qui proclament que l’Eglise est divine parce que ses prêtres n’ont pas réussi à la tuer. Curés de campagne, vicaires de banlieue, frères souffrants d’Henri Perreyve. Songeons aux messes de six heures, l’hiver, dans l’église déserte, noire et glacée. Imaginons ce qu’est la cour d’un patronage de garçons.
Durant sa dernière maladie, Henri Perreyve ne voulait être vêtu que de lainage blanc; il écartait de lui sa soutane, non dans un geste de reniement; peut-être à demi délivré déjà et parce qu’il n’était plus au monde, mais prêt à paraître devant l’Agneau. Quel prêtre n’a souffert comme lui de la solitude que crée la soutane autour d’un homme.

D’autres qu’Henri Perreyve ont été vaincus : on nous raconte leur histoire, ces temps-ci avec trop de complaisance. Dans le quartier Saint-Sulpice, les maisons d’édition, presque toutes édifiantes, abondent. L’une d’elles, qui n’est pas pieuse, s’est nichée tout contre l’église, du côté de l’épître, et aime fort à répandre les histoires de “mauvais prêtres”. Ami ou adversaire, nul n’existe sur cette place qu’en fonction du catholicisme. Tout, dans ce quartier béni, est orienté par la religion (tout, et même certain hôtel de la rue Saint-Sulpice, om l’une des chambres coûte cinq francs de plus que les autres, parce que, assure la dame, “on y jouit de la vue sur l’église”).
Cette maison d’édition, nichée du côté de l’épître, a publié, cette année, les journaux et les lettres du Père Hyacinthe Loyson, carme et prédicateur de Notre-Dame, qui se sentait autant de goût pour le mariage, qu’il en éprouvait peu pour l’infaillibilité du Pape. Mais il n’est pas sût qu’en nous livrant les secrets du pauvre carme, cet éditeur chatouille en nous tous la fibre anticléricale. Comment lire ces pages pleines d’effusions, sans songer que bien peu de laïques ont en eux assez d’innocence, assez de candeur, pour faire ce qui s’appelle “un mauvais prêtre”? Hyacinthe Loyson, la quarantaine passée, parle de l’amour avec une pudeur, une naïveté d’adolescent chrétien. Ce fils de Saint-Sulpice, même égaré, détient encore une part de son héritage: générosité, scrupule, terreur de sa salir, amour de Dieu dont il ne veut pas être séparé. Ses hésitations, ses retours, ses repentirs, nous font douter qu’il ai jamais été sûr de l’atteindre par d’autres voies que celles qu’enseigne l’Eglise.
La fresque d’Eugène Delacroix, dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice, “le combat de Jacob contre l’Ange”, est le symbole de toutes ces destinées qui se voulurent séraphiques. Que l’ange a de vigueur, à certaines heures, pour nous précipiter dans des voies sans retour! Mais souvent, il a suffi d’un seul visage surgi au tournant de la route, pour que l’ange replie ses ailes, fléchisse.

III

Ne rencontrerons-nous, dans ce quartier, que des ombres cléricales? Voici plus de deux siècles que Blaise Pascal lui-même, sortant de Saint-Sulpice où il avait entendu la messe, aperçut une très jolie fille: “Comme il revenait un jour de la messe de Saint-Sulpice, raconte Mme Perrier, il vint à lui une jeune fille d’environ quinze ans, fort belle, qui lui demanda l’aumône; il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident; il lui demanda qui elle était, et ce qui l’obligeait ainsi à demander l’aumône; et ayant su qu’elle était de la campagne, que son père était mort, et que sa mère étant tombée malade on l’avait portée à l’Hôtel-Dieu ce jour-là même, il crut que Dieu la lui avait envoyée aussitôt qu’elle avait été dans le besoin; de sorte que dès l’heure même il la mena au séminaire, où il la mit entre les mains d’un bon prêtre à qui il donna de l’argent…”
Nous ignorons si le séminaire, aujourd’hui, accueillerait de bon cœur un si charmant cadeau. Mais il est vrai que ce quartier Saint-Sulpice où campent les phalanges polychrones, où l’énorme église, des entrailles de ses cryptes jusqu’au sommet de ses leurs disparates, vit d’une intense vie mystique, où, sous des couvertures bleutées, tant d’ouvrages s’éditent pour l’édification des âmes, ce lieu béni n’en est pas moins battu des flots les plus troubles. Autour de ce roc sacré, que de remous! Je me rappelle un jeune poète venu de sa province dans le temps que j’arrivais de la mienne, et qui vint loger dans une chambre paisible de la rue Servandoni. On l’y trouva, un matin, ligoté avec des serviettes de toilette et proprement égorgé comme un tendre agneau. Il se peut que les assassins ne fussent pas de la paroisse, mais ils y étaient venus.

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Citation

François MAURIAC, “Divagations sur Saint-Sulpice,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/130.