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Le Fils de l'Homme

Référence : MEL_0120
Date : 25/03/1934

Éditeur : La Vie intellectuelle
Source : 6e année, n°3, p.355-362
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Fils de l'Homme

Au-delà des interprétations et des commentaires accumulés pendant des siècles, nous nous efforçons de dégager la personne humaine du Christ, telle que la contemplaient ceux qui se demandaient les uns aux autres: “Qui est cet homme?” Qu'ils fussent attirés, ou, au contraire, enclins à le haïr, il apparaissait, à leurs yeux, comme un homme entre les hommes, aux caractères accusés, irritants, adorables. Et sans doute, certains s'acharnaient-ils contre cet inconnu avec une passion décuplée par le mouvement intérieur qui les portait vers lui et qu'ils voulaient dominer coûte que coûte.
Si personne jamais ne put le convaincre de péché, du moins les méchants pouvaient-ils interpréter avec malice certains traits de sa nature. Nous savons maintenant qu'il était l'amour vivant, que l'amour était la source de cette violence, de cette impatience dont frémit encore chacune de ses paroles. Mais la plupart de ceux au milieu desquels il vivait ne pressentaient rien de cet amour. En revanche, ils entendaient ces imprécations, ces menaces, parfois suivies d'effet; ils virent un jour le fouet cingler les épaules des marchands. Ils constataient cette exigence stupéfiante qu'il affichait, d'être préféré à tout le reste du monde; et non seulement d'être le plus aimé, mais d'être le seul aimé. Ils trouvaient scandaleux ce parti-pris de déchirer les êtres, de les séparer les uns des autres, de rompre les liens du sang, et, pour finir, de vouer ceux qui l'avaient suivi à la haine, à la persécution et au martyre.
Le Fils de l'homme n'a pas beaucoup de temps pour se délivrer de son secret. A la dernière montée vers Jérusalem, il pourrait croire que rien n'est fait encore, que personne ne sait pourquoi il est venu. Il est venu allumer un feu qui doit embraser la terre et la renouveler, et seules quelques âmes commencent d'être ardentes! Même ses proches amis en sont à attendre de lui une réussite temporelle. Au sujet des plus limpides paraboles, ils lui posent des questions d'enfant. Dès qu'il leur parle ouvertement, ils s'étonnent et s'attristent. Il lui reste à peine quelques semaines; impossible de ménager ces Juifs: ni ceux qui cherchent à le lapider, ni ceux qui veulent faire de lui un roi. Voilà donc ce que, déjà au terme de sa course, le Fils de l'homme a pu obtenir de ses amis et de ses ennemis: une menace de lapidation, l'offre d'une royauté éphémère! Ce n'est pas sans doute qu'il juge méprisable cette fidélité, ni même ces espoirs un peu sordides... Mais quand il ne sera plus là, qu'attendre de ces pauvres incendiaires chargés de porter le feu aux quatre coins du monde? Il faudra donc que l'Esprit fasse tout en eux... Oui, il y a je ne sais quoi de pressé, de haletant, et même d'irrité dans certaines exclamations du Christ: “Et vous non plus, vous ne comprenez pas? Êtes-vous donc aussi sans intelligence?”
En vérité, quand il s'irrite vraiment, et qu'il ne retient pas les imprécations ni les malédictions, il s'adresse toujours à des groupes, à des castes, jamais à un homme en particulier. Dès qu'il se trouve devant une âme, fût-ce celle de Judas, il se démasque, et c'est la face de l'amour qui apparaît. Il hait et maudit la richesse; il crie: “Malheur aux riches!” Il leur ferme la porte du ciel. Mais il lui suffit d'un regard sur le jeune homme riche, et déjà il l'aime.
Et de même, Jésus dénonce l'adultère, et son exigence va jusqu'à vouloir que ses disciples arrachent leur œil plutôt que de céder au désir impur. Il impose d'un seul coup à ces hommes charnels cette pureté du cœur contre laquelle l'humanité regimbera jusqu'à la consommation des siècles; il jette dans les ténèbres extérieures, avec une douceur terrible et en l'appelant son ami, l'homme qui n'est pas revêtu de la robe nuptiale. Oui... mais cet homme est le personnage d'une parabole. Dès que Jésus rencontre une créature de chair qui a péché dans sa chair, il lui adresse les mots dont se nourrit encore l'espérance humaine (le plus humble chrétien connaît cette grâce, lisant par exemple l'évangile de la femme adultère, d'entendre soudain, comme si elle s'adressait à lui-même en particulier, la parole: “Et moi non plus, je ne te condamnerai pas...”). Ses menaces aux scandaleux font frémir: “Il vaudrait mieux leur attacher une meule de moulin au cou...” Et pourtant, voici une femme de mauvaise vie par qui beaucoup d'âmes ont été entraînées au mal... Cette Madeleine, bénie dans les siècles! Sans doute, touchons-nous ici à ce qui devait frapper et irriter au plus haut point les ennemis du Christ. Les paroles de pardon et d'amour adressées à Marie-Madeleine décident Judas à le trahir. Ce qui choquait les habiles, dans le Christ, c'était ce que nous appellerions aujourd'hui son illogisme. Il s'asseyait à la table des publicains après avoir maudit la richesse; il jetait l'anathème à des hommes d'une grande vertu apparente et refusait de leur dire qui il était. Mais, un soir, au bord de la route, reprenant souffle sur la margelle d'un puits, il se révélait à cette Samaritaine adultère qui l'interrogeait au sujet du Messie: “Je le suis, moi qui te parle.” Et le secret qu'il avait refusé de confier aux scribes et aux pharisiens, il le livrait à un pauvre mendiant, à cet aveugle-né qui, tombant à ses pieds, l'adora. C'est que cette créature coupable à laquelle il s'adresse en particulier, Jésus la voit d'un regard de Dieu qui embrasse le réseau infini des hérédités, la chaîne sans fin des effets et des causes: l'amour tient sous son regard cet écheveau d'une seule âme. Lui seul, le Fils de Dieu, peut mesurer la conséquence infinie, dans cette âme pécheresse, du moindre soupir vers lui: “Seigneur, souvenez-vous de moi...” Et voici le pauvre larron qui entre avec son Dieu au corps déchiré (on pourrait confondre leurs deux corps) dans la gloire.
La justice de l'amour apparaît aux pharisiens et aux sages de tous les siècles comme un comble d'injustice. Il sera donné à celui qui a déjà reçu, les ouvriers de la première heure ne touchent pas plus que ceux de la dernière, ni le fils aîné plus que le prodigue: le cœur du Christ a des raisons que notre raison ne connaît pas, et contre lesquelles notre sagesse s'irrite. Ses pensées ne sont pas nos pensées...
Et c'est pourquoi ses ennemis feignaient de croire qu'il avait une prédilection pour le pécheur, en tant que pécheur. Au vrai, comment le Christ eut-il aimé le péché par lequel son corps ne fut plus qu'une plaie? Mais il est venu sauver ce qui était perdu, c'est son affaire que notre conversion: il nous préfère nous, pécheurs, comme un homme préfère l'objet de son travail. Peut-être aussi (mais n'est-ce pas beaucoup s'avancer?) discerne-t-il chez tel ou tel, que l'amour humain égara, un cœur exigeant, —et c'est justement cette race de cœurs exigeants qu'il charge de conquérir le monde en son nom. Lui seul, qui voit le secret des êtres, découvre la richesse intérieure, le trésor sans prix que dilapide, au hasard des passions, une Marie-Madeleine. Peut-être enfin obtient-il plus aisément du pécheur repenti cette reddition dernière où un cœur lui est tout livré et ne se débat plus. Le pécheur n'a pas à le croire sur parole, comme les purs, lorsqu'il l'assure de sa misère. Le pécheur ne connaît pas son infamie par ouï-dire. Il a traversé ce désert, et ses pieds saignent encore. Il a été ce lépreux, il a eu ces mouches immobiles sur ses plaies; il a gardé les pourceaux, et les pourceaux le gardaient.
Et maintenant il ne ruse pas, il consent à sa totale défaite; il est ce cœur rompu, sur les pieds de l'amour.
Pourtant le disciple que Jésus aima, l'Église croit qu'il avait toujours sauvegardé la pureté de son cœur et de son corps. Venu pour les pécheurs, le Fils de l'homme a choisi un ami qui n'avait pas gravement péché. Et de même s'il s'est adressé, avec une prédilection particulière, aux ignorants et aux esprits incultes, le front de celui qu'il aima entre tous rayonnait d'intelligence et de génie. Sans doute la mère de Jean demanda-t-elle pour lui et pour son frère une place à la droite et à la gauche de Jésus, dans le royaume promis. En dépit de cette faiblesse, Jean eut toujours l'esprit attentif aux plus profondes paroles du Seigneur. C'est bien le même Jésus qu'a vu et entendu l'apôtre bien-aimé, le même qu'écoutaient André, et Thomas, et Judas. Seulement, grâce à l'intelligence illuminée par l'amour, que Jean eut tôt fait de démasquer son Dieu! Ce qu'il a entendu, ce qu'ont vu ses yeux, ce qu'il a contemplé et ce que ses mains ont touché, c'est ce que les onze autres ont entendu et vu, et contemplé, et touché. Mais lui, plus profondément que Pierre, peut-être, a compris ce qu'il aimait et aimé ce qu'il comprenait. Une intelligence qui aime, un amour qui comprend... C'était sans doute cela, mon Dieu, qui vous le faisait chérir entre tous les autres.
Comment Judas n'aurait-il pas été jaloux ? Vous étiez injuste, vous aviez des préférences, vous attiriez par des prestiges et vous trompiez ceux qui vous suivaient en négligeant les sources légitimes de gain. Vous affectiez la vertu, mais vous aviez de mauvaises fréquentations. Judas s'asseyait à des tables où il eût rougi de prendre place avant de vous connaître. Vous gâchiez un pouvoir extraordinaire; vous compromettiez une partie gagnée d'avance; vous vous mettiez tous les puissants à dos. Vous vous livriez à des violences regrettables contre les docteurs de la Loi, contre des marchands et des changeurs bien vus de tout le monde. Après vous être répandu en paroles simplement imprudentes, l'orgueil vous poussait à tenir des propos de fou touchant votre corps qui serait du pain, et votre sang du vin! Oui, vous en étiez venu là! et du coup —au soir d'un de vos miracles le mieux réussis, pourtant! —vous aviez perdu les meilleurs partisans, les seuls qui fussent raisonnables et de bon conseil. Vous compromettre vous-même, c'était votre affaire. Mais ceux qui s'étaient confiés à vous avaient une revanche à prendre. Doué comme aucun homme ne l'était, vous aviez réussi à vous aliéner tous les partis, et la seule carte qui vous restât, votre dernier atout, la faveur populaire, vous refusiez de la jouer... Vous ne vouliez pas être roi...

Il voulait être roi! mais il avait choisi de ceindre cette couronne, et non une autre; de revêtir ce manteau écarlate, et non un autre; de tenir ce sceptre de roseau, et non un autre; de s'étendre enfin sur ce trône, le seul auquel ses amis n'eussent jamais songé et où son amour le retient encore. Il a consenti à ce que le peuple le fît roi, mais en demeurant caché. Cette hostie adorée dans le silence de l'amour, dans la gloire de la liturgie, ce pain vivant qui avance vers toutes ces bouches tendues, qui se multiplie selon les besoins des cœurs mourant de faim, puis qui se dérobe de nouveau au fond du tabernacle: telle est la manifestation de sa royauté dans le monde, éclatante pour ses amis, mais invisible à ceux qui ne le connaissent pas.
Nous l'avons tellement rapproché de nous, nous nous sommes tellement servis de lui, le prenant et le rejetant tour à tour, que nous avons fini par ne plus discerner, dans le Christ, ce Fils de l'homme, différent de tous les autres, ce “caractère” si entier qu'il suscita l'extrême de l'amour et l'extrême de la haine. Car ceux qui ne souhaitaient pas de mourir pour lui voulaient le lapider. Même ce Thomas Didyme dont nous n'avons retenu que l'incrédulité, avant la Passion du Christ aspirait déjà au martyre: lorsque, à la nouvelle que Lazare était mort, Jésus voulut revenir en Judée, ses disciples cherchaient à le retenir à cause des Juifs. Et ce fut Thomas qui leur dit: “Allons-y, nous aussi, et mourons avec lui.” Ainsi l'aimait celui qui avait, en apparence, la moindre foi.
Mais nous? Oubliant qui était le Fils de l'homme, et ce qu'il est réellement, nous décidons de son indulgence à notre égard, nous supposons qu'il nous préfère. Nous interprétons sa volonté, ses desseins sur nous. On dirait qu'il s'agit d'un Dieu complaisant, inerte, qui ne s'oppose pas, qui prend la forme de notre désir et prononce les paroles intérieures dont nous avons besoin. Mais si tout chrétien a raison de croire qu'il est immensément aimé par le Christ, il ne saurait sans témérité s'arroger des droits particuliers sur son cœur, se donner des permissions, tabler sur son indulgence, escompter un traitement de faveur. Parce que dans l'Évangile nous voyons les crimes de toute une vie anéantis par un acte de foi, par une seule larme de repentir et d'amour, nous oublions que dans le même Évangile la vertu apparente d'une existence ne tient pas contre la haine, contre l'avarice, contre la sécheresse du cœur. Ce ne seront pas ceux qui crient: “Seigneur ! Seigneur!...” Aucun texte ne nous paraît plus terrible que celui-là. Crier: “Seigneur! Seigneur!” cela nous donne tellement l'illusion d'aimer et d'être aimé! Cela nous aide tellement à vivre le plus loin possible des pauvres, des malades, des prisonniers qui sont le Christ! Malheur à nous si, au jour du jugement, nous nous trouvons en face d'un juge inconnu, si aucun de ses traits ne rappelle ceux que nous lui avions prêtés à notre convenance, si nous ne reconnaissons pas cet étranger, dont nous parlions sans cesse —et qui, lui non plus, ne nous reconnaîtra peut-être pas...

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Citation

François MAURIAC, “Le Fils de l'Homme,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/120.