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La Faillite

Date : 13/12/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°416, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Faillite

AVEC quelle sérénité le général de Gaulle parlait l'autre soir de cette conférence où notre ambassadeur n'assiste pas! Ce qui l'an dernier nous blessait jusqu'au cœur aujourd'hui ne nous atteint plus. Nous sommes rassurés depuis un an. A aucune époque de son Histoire, la grande Nation devenue si peutte n'a pris une conscience aussi nette de sa vocation; ce qui subsiste d'humain dans les rapports entre les peuples, elle sait bien que c'est elle qui l'incarne. A l'écart des insectes géants qui s'épient, il ne lui coûte guère de demeurer dans l'ombre.
Elle ne se fût pas consolée d'être absente des assises où les trois Grands eussent fondé la paix de l'univers. Mais la terre où les victimes, par milliers, continuent de souffrir et de mourir, où sur les routes gelées, dans les wagons à bestiaux de Pologne, l'exode se poursuit aussi atroce qu'aux pires années, cette terre de douleur n'a cessé d'être un champ de bataille que pour devenir un échiquier sur les genoux des deux géants. Au vrai, la guerre continue, elle n'est que transposée… Encore ne l'est-elle pas partout: en Chine et ailleurs des hommes s'entretuent encore, devant le rideau, pendant l'entracte. Quelle chance que de n'avoir aucune part à ce conflit des Empires qui, en même temps qu'à Nurembert ils s'érigent en juges, se disputent à prix d'or les techniciens du grand Reich et les chimistes d'Hitler! Peut-être est-ce là le secret du sourire obstiné de Gœring?
Quand deux de nos amis divisés par des questions d'intérêt discutent âprement et en viennent aux menaces, lorsque surtout l'objet du litige réside dans des richesses sur lesquelles ils n'ont d'autre droit que celui de plus fort, il nous plaît beaucoup de n'être pas mêlés à cette querelle. Au théâtre, dans des scènes de cet ordre, le comparse feint de ne pas écouter, et, pour se donner une contenance, prendre un livre qu'il ouvre au hasard: c'est un La Bruyère, et justement je tombe sur le chapitre des Grands: “…Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus largement. –Si les grands ont des occasions de nous faire du bien, ils en ont rarement la volonté. –Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre…” On entend bien qu'il s'agit ici de seigneurs d'il ya trois siècles. Il n'empêche que cette sagesse garde son suc, même dans un temps où ce n'est pas assez de dire qu'il n'y a plus de seigneurs.
Lisant mon La Bruyère, ce n'est d'ailleurs pas à la conduite des Grands à l'égard de la France que je songe: nous n'oublions pas qu'ils nous ont délivrés, ni ce que nous devons chaque jour à leur munificence, ni que nous resterons encore leurs obligés; mais c'est de leur dette envers les peuples que m'a fait ressouvenir ce vieux texte. La fumée du plus effroyable holocauste humain qu'ait connu la planète se dissipe à peine et les survivants se tournent vers les maîtres du monde dans l'attente des premières mesures qui assureront la paix et tendent vers eux des mains suppliantes. Ce qu'ils voient, qui oserait en parler? A Londres, la reine Victoria et ses ministres se penchent sur les mêmes cartes à la clarté des mêmes lampes et Pierre le Grand n'a pas quitté le Kremlin. La seule différence avec ces époques révolues, c'est que le secret non livré de la bombe atomique ne rend plus possible les protestations d'amitié et d'alliance, toutes les pompeuses roueries de la diplomatie. De l'huile des mensondes nécessaires, il ne reste pas une goutte. Chacun ne peut plus feindre d'ignorer d'ignorer ce qu'il pense de l'autre: les deux adversaires, aujourd'hui, s'affrontent démasqués. La France, du moins, n'aura pas eu de part à cette faillite de l'espérance humaine.

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François MAURIAC, “La Faillite,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1093.