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Le Salut par l’angoisse

Date : 07/12/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°411, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Salut par l’angoisse

Un symptôme isolé ne signifie rien: c'est grâce à la connexion des symptômes qu'un diagnostic peut être établi. Atomograd, la ville de laboratoires et d'usines édifiée en U.R.S.S., la mise au point d'un nouveau gaz par le professeur anglais Oliphant, l'invention des torpilles guidées, tous ces signes annonciateurs de la course à l'anéantissement qu'énumérait l'éditorial paru ici-même le 5 décembre devraient suffire, certes, à nous réveiller. Et pourtant ce sont les circonstances qui donnent tout leur sens aux recherches fiévreuses des serviteurs de la mort.
Nous apprenons que devant le Conseil de contrôle, à Berlin, l'U.R.S.S. accuse l'Angleterre de maintenir dans sa zone plus d'un million de soldats de la Wehrmacht armées et encadrés. Les “Izvestia” entrent dans les détails, énumèrent les formations d'unités terrestres et aériennes, affirmant que cinq régions militaires allemandes ont été reconstituées. Ou cette information est vraie et l'émotion qu'elle provoque chez nos alliés russes nous paraît plus que justifiée, ou elle est sans fondement sérieux et ce seraient alors les Anglais qui auraient trop de raisons de juger alarmante une fausse nouvelle aussi savamment orchestrée.
Cependant l'Iran est pris entre le marteau soviétique et l'enclume anglo-saxonne. A Tchoung-King, les deux rivaux jouent un jeu qu'il n'est pas toujours facile d'interpréter. Pour comble, le président Truman, appelé au pouvoir suprême non par les suffrages de ses concitoyens mais par un décret de la Providence, doit jouer à l'extérieur la partie anglo-saxonne avec le handicap de conflits sociaux à la mesure d'une nation “colossale”. Cinq cent mille grévistes aujourd'hui… Mais les métallurgistes menaceraient de cesser le travail.
Et maintenant, écoutez avec l'attention qu'il mérite ce son de cloche de l'“Humanité” du 5 décembre, à propos de l'arme atomique: “… Dommage pour l'Angleterre qui risquerait d'être rapidement détruite en cas de guerre atomique. Car la Grande-Bretagne, tout comme la France d'ailleurs, serait par sa superficie réduite et ses fortes concentrations de population, infiniment plus vulnérable que d'autres grands pays aux proportions immenses et aux centres industriels dispersés ou aisés à disperser...”
Tenons-nous-en là. Ce n'est pas pour le morbide plaisir de troubler les esprits que nous groupons en un seul faisceau ces diverses informations. Il ne servirait à rien de feindre d'ignorer ce qui est imprimé partout. En revanche, il y aurait beaucoup à espérer d'une angoisse universelle violemment manifestée et qui s'exprimerait par une décision des Parlements alliés. Mais voilà le pire des symptômes et qui rend tous les autres plus redoutables: c'est l'atonie des peuples, c'est cette lassitude, cette indifférence d'une humanité qui ne tressaille même plus à l'annonce prochaine de la catastrophe. Pourtant elle ne devrait avoir aucune peine à l'imaginer: trop de villes dont il ne reste pas pierre sur pierre témoignent parmi nous d'un art de la destruction encore en enfance, paraît-il, mais qui progresse à pas de géant.
Non, nous ne sommes pas des maîtres de désespoir. C'est parce que nous nous refusons à désespérer que nous nous tournons vers tous les points de l'horizon, dans l'attente d'une voix qui s'élèvera en faveur d'une mesure efficace. Il faudra bien pourtant qu'un jour les hommes renoncent à faire un pas de plus dans la direction du néant. Il n'y a aucune honte à sécher de frayeur devant la menace d'une “drôle de guerre”, qui ne ferait plus appel au héros, qui n'aurait plus besoin de personne pour atteindre sa fin. L'immense holocaustre anonyme à quoi se ramènerait ce conflit des Empires, nous en avons beaucoup plus que l'avant-goût. Quand nous parlons de l'arme atomique, il ne s'agit pas pour nous d'anticipation. La pauvre Cassandre devrait être crue aujourd'hui des misérables Troyens que nous sommes, puisque le malheur qu'elle annonce est déjà accompli.
Mais nous pouvons finir sur une parole d'espoir. L'encre de cet article n'était pas sèche que nous apprenions le vote du Congrès américain: le délégué des Etats-Unis au Conseil de Sécurité décidera seul de l'envoi outre-mer de forces armées, en cas d'agression. Cette mesure va loin et déjà nous respirons mieux.

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François MAURIAC, “Le Salut par l’angoisse,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juillet 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1091.