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Dominer l’histoire

Date : 04/12/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°408, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Dominer l’histoire

DES trois Grands qui nous donnaient l'illusion de régler le sort de la planète, l'un a quitté ce monde, l'autre est hors jeu, et de celui qui survit et qui sans doute détient le plus de génie et de puissance effective, nous ne savons rien: il se dérobe aux regards de ses peuples. Ce n'est pas là d'ailleurs l'aspect le moins étrange d'une certaine espèce de démocratie. Le premier venu allait à Versailles assister au repas du Roi de France. La Reine accouchait au milieu d'une foule. Ce château, ces jardins d'Armide n'étaient qu'un décor sublime sans défense et sans mystère qu'aux journées d'Octobre une émeute de femmes suffit à crever. Les temps sont bien changés aujourd'hui où le Chef d'une république pourrait être, depuis des semaines, plus ligoté de bandelettes qu'un Ptolémée, sans qu'aucun journaliste même américain en eût le moindre soupçon.
Mais nous en sommes venus à ne plus attacher grande importance à ces sortes de mystères, et à croire qu'ils ne sauraient changer grand'chose au cours de notre destin. Il nous semble parfois que si les fantômes de cire d'un Musée Grévin occulte gouvernaient la planète, le désordre universel n'en deviendrait pas pire. Les hommes sont devenus terriblement perméables à cette conception fatale de l'Histoire qui échappe à leur emprise. Il ne dépendait d'aucun des trois Grands que l'effondrement de l'Allemagne et du Japon ne créât des conditions telles que partout les vainqueurs s'opposent et s'affrontent. Il ne dépend pas d'eux que la méfiance, que les soupçons excités par cette rivalité multiforme n'incitent chacun des partis à des ruses, à des sapes et à des contremines, et que le feu sourdement ne continue de couver, de ramper, de jaillir même en plus d'un endroit du monde.
Le sort du genre humain est donc suspendu à la solution de ce problème: le désir désespéré de paix et de justice qui soulève les nations martyres suscitera-t-il des hommes plus forts que les événements et dont la volonté en fera dériver le cours? En France même, il nous est donné d'observer ce drame comme à travers un verre grossissant: l'intelligence la plus lucide, servie par un inflexible vouloir et par une passion raisonnée de la grandeur française, se heurte à des manques de parole et à l'hostilité d'un ciel d'airain obstiné à priver de pluie la terre qui ne boit plus que du sang depuis cinq années.
Que peut l'homme pour changer l'Histoire? Jamais cette question ne s'est posée à nous avec une urgence aussi tragique. En prendre conscience, je ne crois pas que ce soit faire profession de désespoir comme m'en accuse l'hebdomadaire “Action” qui, du coup, me soupçonne d'existentialisme: “dans la mesure, écrit ce confrère, où l'existentialisme est caractérisé par la reconnaissance et l'acceptation du désespoir…”. Même s'il disait vrai, je ne serais que le Monsieur Jourdain de l'existentialisme: j'aurais donné dans ce système sans m'en apercevoir, à une époque où l'enfant Jean-Paul Sartre, naissant à la lumière de ce monde nauséeux, y répandait sa première rosée, et vomissait sa première gorgée de lait maternel.
Quoi qu'en pense le rédacteur d'“Action”, un écrivain devenu journaliste et que la discipline d'aucun parti n'embarrasse, qui ne reçoit d'autres directives que celles de sa conscience (et quelquefois, dit-on, de son humeur), a pour premier devoir de soumettre à ses lecteurs l'idée qu'il se fait du monde actuel, en laissant à chacun le soin de la rejeter ou de l'accommoder à sa propre vision. Ce dont les hommes d'aujourd'hui ont le plus besoin, ce dont la plupart ont soif, c'est d'une parole qui ne soit pas dirigée. Avant même de savoir si elle est vraie, cela déjà les réconforte que de ne pouvoir douter qu'elle soit libre. Qu'il existe des fatalités redoutables, issues de l'immense tuerie, et que notre sort à tous dépend du pouvoir qu'auront nos amis anglo-saxons et russes de les conjurer, cette évidence excite la réflexion sans nous porter au désespoir. D'ailleurs, l'équipe d'“Action” ne me paraît pas non plus tellement “gaie-z-et contente”, comme on chantait dans mon enfance. Le brillant Pierre Hervé, son jeune chef déjà frotté d'huile, se préparait, dans l'arène de “l'Humanité”, à foncer sur le M.R.P. et à le pourfendre, lorsqu'un ordre venu de haut a bouleversé le programme: il n'y aura pas de combat avec l'ange, et notre Jacob a dû faire demi-tour à droite comme les camarades. D'où la hargne de ces garçons qui manquent encore un peu de souplesse… Mais il est vrai qu'il n'entre pas une once d'existentialisme dans leur cas et que leur tristesse n'a rien de métaphysique.

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François MAURIAC, “Dominer l’histoire,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1090.