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La Tragédie humaine

Date : 27/11/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°402, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Tragédie humaine

C'EST un des plaisirs de l'âge où j'atteins que d'avoir vu les commencements de ceux de mes cadets qui s'agitent aujourd'hui à la surface et, dominant toutes ces vies, d'en observer le point de départ, les obstacles tournés ou surmontés, les cheminements et les détours. Nous qui l'avons admiré et aimé dès son adolescence, aurions-nous jamais pu croire que la piste d'André Malraux à travers la brousse indochinoise, les villages calcinés de l'Espagne rouge, le maquis français, l'Alsace enfin, n'aboutissait pas aux geôles de Franco, ni à une fosse dans l'argile héroïque de la frontière, mais à ce fauteuil de ministre et que ce soldat qui n'a jamais possédé d'autre grade en ce monde que celui de colonel le troquerait un jour contre le titre modeste de technicien? C'était bien la dernière des conditions humaines que nous eussions imaginée pour lui.
Nous répétons par habitude que notre temps va à l'effacement de la personne, à son absorption par des forces collectives; c'est sous le vague aspect d'une termitière que nous apparaît la cité future. Et pourtant, jamais il n'y eut de destinées plus singulières que durant cette période qui va de la grande guerre à celle dont on ose à peine dire qu'elle vient de prendre fin. A aucun moment de l'Histoire, l'aventure n'a cerné chez nous tant de vies d'un trait plus appuyé. Les hommes ne sont comptent plus dont le destin fait tableau, s'organise pour le théâtre avec des catastrophes, des rebondissements imprévus, avec une issue sanglante, ou débouche, au contraire, sur une réussite spectaculaire et tourne à l'apothéose officielle.
La vie humaine est inimaginablement dévalorisée, il est vrai. Les enfants qui regardent les images voient, sans sourciller, des entassements de cadavres nus. Un ami, dans une promenade, vous mondre un endroit de la route et vous dit, comme la chose la plus simple: “Ici, j'ai abattu un Allemand, entre chien ert loup… Voilà le fossé où j'ai roulé le corps…” En dehors des grandes tueries organisées et de tous les camps de la mort lente ou rapide, ces meurtres solitaires ont été commis journellement dans toute l'Europe pendant des années, par des patriotes qui eux-mêmes finissaient, presque tous, par être abattus. Mais c'est justement cette dépréciation de la vie en général qui dramatise les destinées particulières et leur donne une valeur: la condition humaine gagne en relief et en pathétique tout ce qu'elle perd en ordre, en harmonie, en sécurité. Non seulement les vices et les crimes, mais les manœuvres basses de la politique acheminent des créatures qu'on croyait n'être que des comparses vers une catastrophe shakespearienne. Et cela, non pas dans un pays isolé du reste du monde comme dans la France de 1793, mais partout à la fois en Europe où les villes s'écroulaient dans des embrasements et des tonnerres, cependant que les meneurs du jeu s'empoisonnaient du fond de leurs repaires souterrains.
“La tragédie maintenant, c'est la politique”. Ce mot de Napoléon a pris un sens absolu. La politique est devenue tragique et rien ne peut plus la dépouiller de ce caractère. Les innombrables drames particuliers, dont chacun est significatif, ne sont que le reflet du drame universel. La fin apparente de la guerre importe peu puisque la politique courante constitue un drame ininterrompu dont l'issue probable sinon fatale est préfigurée par la bombe atomique. Rien n'est fini dans cet ordre, rien ne finira plus, l'Histoire s'organisant désormais dans la catastrophe. Pour nos générations, la catastrophe est devenue permanente.
Dans cette atmosphère d'Apocalypse, saurons-nous dresser d'autres décors que ceux de la vie d'avant le déluge? Je crains que nos abbés Sieyès n'atteignent qu'à échafauder des projets de Constitution stable à l'usage d'un monde en train de se défaire. Mais qui s'y intéresse vraiment? La bourgeoisie malade se résigne à des mesures qui naguère l'eussent fait hurler, parce qu'elle ne croit plus au retour de ces temps heureux, de ces longues bonaces durant lesquelles les fortunes s'édifiaient lentement selon des lois qui relevaient de l'esthétique: propriétés, immeubles, valeurs en portefeuille composaient une harmonie dont nos grands-pères s'enchantaient jusqu'à leur avant-dernier soupir. Mais le temps est proche où l'héritage ne sera plus ce bon tour que les riches jouaient à la mort.

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François MAURIAC, “La Tragédie humaine,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1088.