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Le Dernier de la classe

Date : 24/11/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°400, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Dernier de la classe

COMME chacun sait, l'équipe de “Combat” est formée de garçons intelligents: l'intelligence est une spécialité de la maison. Mais tout finit par se savoir, et nous n'ignorons plus depuis hier que l'un d'eux est un peu moins intelligent que les autres. Je ne voudrais surtout pas l'offenser: dans une classe d'un niveau si élevé il n'est pas déshonorant d'être à la queue.
A dire vrai, depuis que M. Albert Camus n'est plus là, les admirateurs de “Combat”, parmi lesquels je m'honore de figurer, vivent du parfum d'un vaste non certes brisé, mais aux trois quarts vide. Il n'importe: ce qui reste n'est pas si mal. Mais je songeais, en lisant leur réponse hier à mon dernier article qui était courtois et même gentil, que la révolution est faite, au moins dans les manières: ce ton libre, aisé, de naguère, cet échange rapide où les Français excellaient, cet art de passer vite, de n'appuyer jamais, il faut donc que nous y renoncions. Ces nouveaux confrères en sont encore au stade inférieur de la méfiance et on les y sent fixés à jamais. Ils ont soif d'égards, ils ont toujours peur “qu'on leur manque”. Ces doctrinaires gourmés, ces espèces de Royer-Collard de la presse nouvelle, engoncés dans leur cravate, vous surveillent d'un œil hostile. Ils ne savent pas trop si l'on se moque d'eux. A la moindre ironie gentille, les voilà qui se rengorgent. Se dressent sur leurs ergots et découvrent des bas-fonds de leur être dont il vaut mieux détourner le regard.
“… De même qu'on était bien obligé de descendre à la cave avec la bonne…”, ose écrire l'éditorialiste de “Combat” à propos des contacts que nous eûmes dans la Résistance avec les communistes. Ce style dénonce un homme. Celui à qui est venue tout naturellement cette image ignoble (se doute-t-il que la “bonne” peut être notre vieille et très chère amie qui tutoie et appelle par leurs petits noms nos grands enfants qu'elle a vu naître?), oui, l'inventeur de cette image était bien capable de détourner de son sens, pour m'en accabler, celle dont je me suis servi hier: “L'aimant n'est pas libre de choisir la limaille qu'il attire…” Ces cortèges d'étudiants, l'agression contre Bracke n'étaient que les prodromes d'une agitation qui eût empoisonné le pays si la crise avait eu un autre dénouement. Quand mon contradicteur affecte de douter que cette agitation ait pu “entraîner et séduire un esprit aussi sérieux et aussi avisé que celui du général de Gaulle” et qu'il a le front d'ajouter: “Sur ce point nous lui faisons plus de crédit que M. Mauriac”, il est bien fier, ce petit malin, du carambolage de calomnies qui atteint à la fois son confrère du “Figaro” et le Chef du Gouvernement. Mais il ruine, en même temps, ce renom d'honnêteté intellectuelle qui assurait le prestige de “Combat”. Voilà ce que c'est que de s'être adressé, pour me répondre, au plus médiocre de l'équipe… à moins qu'il ne soit au contraire le meilleur, et que je prenne pour le dernier de la classe le fort en thème qui au contraire tient la tête… Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi, car alors il faudrait ranger “Combat” parmi les ballons dégonflés, les fusées éteintes et les illusions perdues.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Le Dernier de la classe,” Mauriac en ligne, consulté le 19 février 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1087.