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Le Fait communiste

Date : 22/11/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°398, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Fait communiste

L'EDITORIALISTE de “Combat”, déplorant que le parti communiste n'ait pas été mis à l'épreuve du pouvoir, songe avec nostalgie “à la rigueur qu'avait montrée jusqu'à présent le général de Gaulle dans son conduite…”. Or l'attitude du général à l'égard des communistes n'a pas varié. Dès la constitution du Gouvernement provisoire à Alger, le chef de la Résistance n'a exigé des Français qui le suivaient d'autre titre que celui de résistant. Contre le nazisme, les communistes se battaient en première ligne. Il ne s'agissait pas, alors, d'épiloguer sur les raisons qui inspiraient leur attitude: on ne fait pas de procès de tendance à des hommes qui donnent leur vie. Il était impossible d'être dans la Résistance sans se trouver du même côté que les communistes et mêlé à eux, voilà le fait; et qu'un gouvernement français pût être formé en dehors d'eux n'était même pas imaginable.
La conduite du général de Gaulle à l'égard du communisme a toujours été et continue d'être dominée par cette nécessité qu'il ne dépend ni de lui ni de personne d'éluder –et aujourd'hui moins que jamais, après le succès électoral du parti communiste et lorsqu'il peut se glorifier de cinq millions de vois ouvrières. Mais justement! objectera “Combat”: c'est ce succès même qui aurait dû obliger les communistes à assumer les responsabilités du pouvoir… Oui, sans doute, s'ils avaient obtenu la majorité absolue, ou si les socialistes s'étaient résignés à la formation d'un ministère bipartite. Mais même dans ce cas, la majorité eût été précaire et se fût rompue contre le moindre obstacle. “Eh bien! répondra notre confrère, les communistres auraient ainsi montré leur impuissance…” Peut-être… A moins que tenant les postes de commande, ils ne se fussent tout à coup rappelé qu'après tout leur parti est révolutionnaire et qu'ils fussent sortis de la légalité en ne sortant pas du pouvoir. En somme, notre confrère “Combat” a atteint, d'un coup, le comble de la pervisité: il a voulu tenter le diable.
Mais soyons sérieux: le nouveau ministère ne constitue pas du tout un replâtrage, “un cabinet tricolore d'union nationale” rappelant les plus mauvais jours de la République. Il correspond, au contraire, à ce qu'exige la position de la France dans un monde tragiquement divisé. C'est peut-être sur ce point que, pour éviter tous les malentendus, le général de Gaulle aurait dû mettre l'accent dans son discours radiodiffusé: c'est que si la présence des communistes, dans l'état actuel de l'Europe, pouvait paraître contre-indiquée à certains postes de commande, en revanche, leur large participation au gouvernement sert le pays dans le mesure même où elle rassure notre allié soviétique, et où elle crée à Paris un climat favorable à des prises de contact entre les trois grands empires dont les intérêts se heurtent partout ailleurs dans le monde. Bien loin d'être le produit bâtard de combinaisons parlementaires, le nouveau gouvernement rend manifeste la seule politique française possible à l'heure présente: il définit par sa composition même notre volonté de servir la paix.
Et puis il y a un autre côté du problème que n'envisage pas “Combat”: quelle eût été la position du général de Gaulle dans le pays, s'il avait quitté le gouvernement? Certes, il était de taille à éviter toutes les embûches. Il n'empêche que l'aimant ne choisit pas la limaille qu'il attire: on comprend ce que j'entends par là. Pendant les semaines que nous allons vivre, la place du général de Gaulle n'est nulle part ailleurs en France qu'à la tête du gouvernement. Il ne faut, à aucun prix, que les ennemis de la République se servent contre lui et contre nous de son nom: c'est à la France résistante qu'il appartient.

PS-S. – L'agression dont Bracke a été victime aux Sociétés savantes m'indigne autant que la Voix de Paris. Ce journal m'accuse de haïr les socialistes, alors que sur l'essentiel et pour tout ce qui touche à l'organisation d'un ordre international je me sens entièrement d'accord avec eux, alors que leur chef m'inspire la plus profonde estime et que tels de mes plus chers amis sont inscrits au parti S.F.I.O.

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François MAURIAC, “Le Fait communiste,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1086.