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André Lafon

Référence : MEL_0107
Date : 01/01/1924

Éditeur : La Revue européenne
Source : 2e année, t.2, n.11, p.20-25
Relation : Notice bibliographique BnF

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André Lafon

André Lafon avait tout de même accepté de me rejoindre à Malagar au mois d'août 1914. Quand s'allongeraient démesurément les ombres des peupliers, nous dînerions en face des collines noires. Rien ne présageait que le moindre événement pût troubler les plus calmes, les plus silencieuses vacances. De grandes chaleurs donnaient tout son prix à ce domaine assez élevé pour ne perdre aucun souffle. Les vastes horizons du côté de Sauternes et des Landes empêchent qu'on y souffre de l'immobilité...
L'accueil qu'André Lafon fit à la guerre témoigne de son détachement absolu. Il aurait pu s'appliquer la réflexion de Pascal: “Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main oh! qu'il leur faudrait obéir de bon cœur! La nécessité et les événements en sont infailliblement”. André Lafon montra une soumission, un abandon d'enfant qui ferme les yeux parce que son père lui tient la main. Certes, rien en lui d'un Psichari, soldat de métier qui aime l'action et pour qui la guerre est une épreuve attendue, désirée et, de tous les sacrifices, celui que le cœur accepte avec la plus joyeuse passion. André n'était pas exactement “un jeune homme d'aujourd'hui”. Il allait se promener le dimanche avec un volume des Confessions de Jean-Jacques dans sa poche et ne mettait rien au-dessus de Dostoïevski, de Charles-Louis Philippe, de Francis Jammes. Les raisons du cœur chez lui, se moquaient de la raison. Mais attaché à sa terre aussi profondément qu'un arbre, et y puisant sa plus secrète nourriture, il se faisait de la patrie une image concrète, familière, adorée. De même que dans le cœur d'un Maurice de Guérin, si Dieu, chez André, parfois s'était heurté à Cybèle, ce ne fut jamais qu'à la Cybèle dont le visage sourit entre la Mer du Nord et les Pyrénées. Dans le wagon, il s'indignait de me voir lire ou sommeiller et détourner, un seul instant, mes yeux du paysage. Malgré sa hâte de retrouver Blaye, la chambre de son enfance ornée de livres de prix et de daguerréotypes, il succombait toujours à la tentation d'une halte à Blois, à Chartres. Le dernier cadeau qu'il m'offrit –car ce pauvre avait la folie de donner et je suis comblé de ses souvenirs– c'est une petite croix d'or achetée chez un bijoutier de Saumur et dont il m'avait écrit: “Voici peut-être la croix d'Eugénie Grandet...” Après son Grand Prix, je lui conseillai un voyage en Italie. Il ne s'y fût jamais décidé avant d'avoir visité la dernière sous-préfecture de France.
Auxiliaire et non d'abord appelé, il attendit à Blaye le conseil de révision en soignant les premiers blessés. Ce qu'il m'écrivit des prisonniers allemands qu'il put voir dans la sous-préfecture étonne par l'absence complète d'emphase, soit guerrière, soit humanitaire –à une époque où les plus simples forçaient la voix, où tout le monde se reconnaissait le droit d'être emphatique: “Sur les douze cents prisonniers infligés à notre petite ville, trois cents sont blessés, et la plupart atrocement; il n'y a plus de place, plus de pansements, ces malheureux sont dehors, sous des tentes, dans les fossés du fort et la plus horrible puanteur les environne. Ils sont blessés et pansés depuis six ou sept jours et il n'y a pas assez de mains charitables pour verser le baume sur tant de membres rompus. Devant cette misère d'un autre âge je me demande si nos ennemis qui, eux, achèvent ne sont pas plus humains que nous. Peut-être blâmez-vous mon indulgence mais toute colère tombe devant ces loques humaines qui ne sont plus que des victimes de l'immense catastrophe actuelle... Je perçois la même détresse dans le regard de ces vaincus tombés et dans celui de nos frères blessés; et certains (annexés peut-être), ont si peu dans le visage de cette brutalité qu'on dit les distinguer! J'ai vu un de ces hommes ne prendre que deux grains d'une grappe de raisin qu'on lui tendait au sortir du train, et la passer au voisin plus malade; la grappe a fait ainsi le tour de la tente où dix malheureux gisaient dans leur sang corrompu...”
André terminait cette lettre par ces mots: “Ce que je sais, c'est que je n'oserai plus vivre si le sort me fait rester ici.”
Le 7 Novembre 1914 il pouvait m'annoncer enfin: “Voilà qui est fait. Avant peu j'aurai l'uniforme; je viens d'être versé dans le service armé... Je suis comme délivré de l'humiliation que j'éprouvais à demeurer inemployé sans raison valable.”

Ce rêveur de trente ans, mal entraîné aux fatigues du corps, était merveilleusement préparé pour souffrir, pour être froissé, d'abord à la caserne de Libourne, puis au camp de Souge près de Bordeaux, et pourtant ses dernières lettres nous montrent de quel visage serein il accueillit l'épreuve:
“…J'ai revu toutes les étoiles à la fois par une belle nuit sur les routes, et dormi, chaque soir, assez chaudement dans la paille. La grossièreté des chambrées, l'obscurité des chants de marche ne sont pas une légende, mais il faut se garder de juger les cœurs là-dessus et de s'en laisser abattre au début. J'ai trouvé chez mes camarades, jeunes ou vieux, de la loyauté, une vraie bravoure, avec, chez les plus humbles, le désir de rendre service et de reconnaître le moindre bienfait. J'ai éprouvé aussi, mon ami, que la Foi est bien la seule consolation des hommes, la plus puissante en tout cas. L'heure où, à l'abri de ma couverture, et tandis qu'autour de moi on se chicane, on s'injurie, je puis dire mon chapelet, cette heure me délivre du poids terrible de la journée et, plus que le sommeil, me rend des forces pour le lendemain... J'ai fait la connaissance d'un jeune séminariste et d'un novice de Fiesole... et cela m'est très doux.”
Souge est un camp désolé dans la Lande. Certes, André ne me célait pas sa peine aux heures trop lourdes, mais toujours soumis il ne demandait qu'à Dieu le secours et le réconfort. A peine une plainte, le jour de Noël 1914 où il lui fut défendu d'aller dans sa famille, –et puis il avait vu, la veille, un départ de volontaires: “Des petits 1916 à qui je m'étais attaché; ceux qui venaient, le soir, lire ou causer autour de ma bougie... Je prie beaucoup et me sens plus que jamais uni à Notre-Seigneur. J'ai pu, hier soir, m'étant adressé en haut-lieu, aller à quelques kilomètres chercher la messe de Minuit. J'ai trouvé un jeune prêtre solitaire dans sa modeste église romane. J'ai veillé dans sa chambre près de lui...”
Toutes ses lettres, à son insu, trahissent l'influence qu'il prenait sur ses jeunes camarades et le rayonnement extraordinaire de cette âme: “Je vous écris sur mes genoux, à la lueur d'une bougie dont la clarté fait se grouper quelques camarades: l'un mange, l'autre fume, l'autre coud, un autre dort qui est un enfant de dix-sept ans venu du Vénézuéla servir la France, et qui a froid.”

Un dimanche de Mars 1915 nous nous rencontrâmes à Malagar pour la dernière fois. Rien ne m'avertissait du don que Dieu me faisait sur cette terrasse d'oü nous avions vu s'obscurcir tant de beaux jours heureux. André, qui n'avait qu'une heure à me donner, voulut respirer l'odeur du salon. Puis, nous nous assîmes devant le point de vue. Il toussait un peu. Des nuages glissaient sur les collines basses. Je revois ce visage régulier, ce front haut, cette bouche un peu lourde: il ramassa des violettes. A l'instant du départ nous nous sommes embrassés. De la terrasse, j'ai pu suivre longtemps ce nuage de poussière qui emportait mon ami dans l'éternité. Si rien ne désigna à mon cœur la solennité de cet adieu, peut-être en avait-il reçu la révélation, lui qui m'écrivait peu après: “Le plaisir que j'eus dimanche à me rendre et à demeurer quelques instants auprès de vous m'a aidé à passer la semaine. Je me suis ému de retrouver Malagar et j'en ai gardé quelque chose qui a persisté dans mon souvenir tous ces jours-ci. Il a toute la poésie des vieilles demeures et j'y retrouve jusqu'au parfum de fruits et d'anciennes cretonnes et qui était celui de la Grangère et de mes vacances d'enfant heureux. J'ai béni M... qui m'a permis ce beau voyage: la route était fleurie et les clochers qui la jalonnent semblaient sonner plutôt pour le printemps revenu que pour les vêpres commençantes... La semaine monotone a repris dès le lendemain. Nous couchons maintenant à la belle étoile... Le seul désespoir de ma mère me retient et me torture... Que faire? Je mets mon sort aux mains de Dieu et me tiens prêt à répondre à son appel.
...Je me réfugie et m'apaise en pensée près de vous, quelquefois, le soir, après les durs exercices. Je sors à la tombée du jour; il y a, près du camp, un modeste village tout tintant de clarines dans l'église duquel je vais... J'y pense à vous et à ceux qui vous aiment.”
Un dimanche, il cueillit son dernier bouquet de lilas, à Saint-Ciers-sur-Gironde. Quelques jours après, une angine le retint à l'infirmerie. Les symptômes de la scarlatine se manifestèrent; il fut transporté à Bordeaux (à l'hôpital militaire du Cours Saint-Jean). Il n'a pas vu rôder la mort. Un lourd sommeil l'a abattu dont il s'est réveillé auprès du Père, le 5 mai 1915.
Ses parents ne purent lui fermer les yeux. Je ne l'ai pas enseveli mais me suis agenouillé seulement devant son cercueil. Il glissa sans secousse, sans surprise, d’un songe éternel à l'éternelle réalité –depuis longtemps détaché, emporté par un flot de grâce– trop enclin peut-être à la contemplation du monde invisible pour avoir eu conscience du passage– voyageur qui imaginait avec tant d'amour l'île bienheureuse dont le vaisseau approche, qu'il reconnaît ce port inconnu et qu'il pénètre sans étonnement dans cette lumière.
André ne devait pas s'échapper de la vie par une porte sublime. Il fallait que cet humble fût un numéro dans une salle. Il lui fallait ce lit d'hôpital, cette agonie sans témoins. Je songe qu'il doit à cette fin la plus obscure de reposer au cimetière où le menaient ses promenades du dimanche lorsqu'il était un petit enfant et que, poète et souffrant, il continua de chérir. André n'a jamais séparé dans sa tendresse la cité des morts de celle des vivants, comme il le dit dans cette prière de La Maison sur la Rive:
“Mon feu s'éteint. Rien ne bruit plus sur la petite ville. Voyez-la, ô mon Dieu, toute paisible, étagée au bord du grand fleuve où vous l'avez voulue; ceinte et comme défendue au loin par ses champs plantés de ceps bas, hérissés de piquets; ne souffrez pas que la discorde, que la misère viennent sur elle; bannissez-en l'impiété; éloignez l'insecte nuisible aux racines et aux fruits; donnez chaque année une belle récolte à ceux qui peinent pour l'obtenir; que votre miséricorde descende sur nous; qu'elle descende aussi sur l'autre cité de pierre où reposent tant de morts, où chaque étroite maison porte votre croix; sur l'enclos béni d'où le silence qui s'y retire pendant le jour semble dès le crépuscule s'élever et s'étendre sur la ville sommeillante comme pour faire plus profonde notre communion avec les morts.”
Puisse cette miséricorde qu'appelaient ses mains levées au-dessus de la ville, accueillir dans l'éternité le poète au simple cœur.

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Citer ce document

François MAURIAC, “André Lafon,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/107.