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Le Silence des peuples

Date : 29/09/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°350, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Silence des peuples

POUR l'instant, disions-nous, le recours à la force n'est même pas imaginable: le bain de sang est là encore, dont l'humanité sort à peine. Mais c'est trop, c'est infiniment trop que toutes les conditions d'une suprême tuerie soient rassemblées et que tout soit préparé de telle sorte qu'à la première conjoncture favorable, le feu reprendrait seul.
Voilà où nous en sommes pourtant; et qu'il est tragique, ce silence des multitudes autour de cette conférence dérisoire! Œdipe paraissait seul entre les colonnes de son palais, et le peuple thébain gémissait et tendait vers lui des mains suppliantes. Mais les survivants de la dernière hécatombe ne savent plus vers qui crier: on peut affirmer qu'ils ne conservent rien d'humain, ces monstres froids, ces grands poissons sans regard, dont les nageoires formidbles font jaillir des montagnes d'écume, ces Empires qui, dans la mesure où ils ont une pensée, en dehors de leur volonté d'expansion, considèrent la créature humaine avec plus de mépris que ne fit Chéops, bâtisseur des pyramides.
Une clameur immense et ininterrompue devrait s'élever autour de ces palabres impuissantes, uncir jailli des entrailles du genre humain et qui ferait blémir ces ministres autout de leur table verte, qui troublerait dans leurs combinaisons les spécialistes chargés de poser des jalons, d'organiser des relais et d'accumuler des matières premières pour la conflagration future. Qui donc poussera ce cri? Qui donc, au nom des centaines de millions d'êtres humains sacrifiés, et des petites nations cyniquement bâillonées, criera: “Assez!” à Ubu roi?
Seule, une grande puissance spirituelle pourrait capter ce cri, pourrait dénoncer, au nom de l'Espèce, les chefs des nations qui ne reculent pas devant l'idée de la décimer une dernière fois, si leur jeu, un jour, l'exige. Qui parlera? Qui jettera au nez des diplomates boudeurs ou qui se font des farces ce “non” formidable de la planète? Ce ne saurait être le communisme, tant qu'il restera lié aussi étroitement à la politique d'un des Empires antagonistes. Ce pourrait être le parti socialiste, dans la mesure où il mettra de plus en plus l'accent sur “international”, et où il atteindra à recréer l'union prolétarienne de l'Occident, ce qui nous paraît être, aujourd'hui, son essentielle et magnifique vocation. Le discours de Léon Jouhaux, au Congrès syndical mondial, témoigne de la claire conscience qu'il en a. Ce devrait être, par-dessus tout, les Eglises chrétiennes. La promesse du Christ, qu'elle paraît étouffée par on ne sait quelles prudences et quels ménagements! Comme si la Chrétienté dépeuplée, martyrisée, ne se débattait pas au delà de toutes les manœuvres, de toutes les habilités de la diplomatie! Comme si, temporellement, nous avions encore quelque chose à perdre! Comme si ce n'était pas l'heure d'opposer ouvertement, au Prince de ce monde, le Roi du Royaume qui n'est pas de ce monde! La suprême victoire spirituelle est promise au Pasteur dont la voix ralliera les brebis humaines et, en leur nom, dénoncera, partout où elles se trouvent et aussi démesurée qu'apparaisse leur puissance, ces divinités sans entrailles, pour qui le pétrole a infiniment plus de valeur que le sang.
Alors que la Conférence des Cinq, à Londres, est au moment de se dissoudre, dans l'impuissance et dans le désarroi, il faudrait qu'une opinion publique internationale se manifestât et que l'angoisse universelle obligeât les maitres du monde à tenir compte, dans leur calcul, de ce pion de leur échiquier: l'homme.

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Citation

François MAURIAC, “Le Silence des peuples,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1069.