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Souvenirs de Francis Jammes

Référence : MEL_0106
Date : 01/04/1939

Éditeur : La Revue de France
Source : 19e année, n°7, p.422-427
Relation : Notice bibliographique BnF

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Souvenirs de Francis Jammes

Il y a bien des années, dans sa chambre de province, un jeune pomme ouvrit l'anthologie des poètes français de Van Bever et Léautaud et tomba sur les vers d'un certain Francis Jammes. C'est ce même livre qui est en ce moment entre mes mains, et vous pourriez voir que les pages consacrées aux vers de Jammes sont jaunies, usées, déchirées, tant je les ai souvent feuilletées, lues et relues. Ces quelques poèmes furent pour moi comme le premier parfum que respira Colomb en approchant de la terre inconnue, comme les premiers oiseaux qui vinrent s'abattre sur sa caravelle. Il y avait là Le vieux Village et le poème Il va neiger. La Virginie de Bernardin de Saint-Pierre était évoquée en trois strophes pures, et déjà apparaissait Clara d'Ellébeuse:

J'aime dans les temps Clara d'Ellébeuse,
L'écolière des anciens pensionnats...

Mais ce que m'apportait Francis Jammes, c'était beaucoup plus que l'amour de Virginie et des cousines créoles, c'était une révélation de la nature.

*

Jusqu'alors, à l'adolescent que j'étais, la nature, telle que les romantiques me la révélaient, apparaissait mystérieuse, et sinon hostile du moins indifférente. Que de fois ai-je répété la plainte d'Olympio: “Nature au front serein, comme vous oubliez!” Mais ce fut surtout La Maison du Berger, d'Alfred de Vigny, qui reflétait mes sentiments d'alors: les imprécations et les malédictions qui retentissent dans le poème contre la Cybèle insensible. Francis Jammes a rapproché de moi cette nature adorée, mais redoutée. Il m'a appris à déchiffrer ce que Barrès appelle le visage sans éclat de ma terre natale. Cybèle devint ce que je touchais, chaque jour, depuis ma petite enfance, ce que j'entendais, ce que je respirais: la houle du vent dans les pins, l'odeur de la vigne assoupie sous le soleil d'août, le murmure des prairies, le grondement de l'orage au-dessus des charmilles.
Grâce à Jammes, la nature me fut ce que Dieu est pour un homme qui se convertit. De même que, pour lui, le Dieu abstrait des philosophes et des savants se change souvent en un père très proche et très tendre, ainsi cette nature implacable qu'insultait Vigny, je découvris qu'elle n'avait jamais cessé de m’entourer de ses parfums, de m'endormir dans sa chaleur depuis que je suis au monde. La route est courte qui va de ma Guyenne natale au Béarn et au Pays Basque; de plus, Jammes a habité Bordeaux du temps de sa jeunesse: l'Elégie deuxième évoque la grand'ville, l'odeur du brouillard lorsque les magasins luisent sur les trottoirs, le quartier où j'allais à l'école. Dans les livres de Jammes, je me suis retrouvé, reconnu, comme dans une vieille maison, comme dans un domaine où j'aurais vécu enfant. Dès qu'il écrit le mot “cuisine” ou “salon”, je reconnais ce salon et cette cuisine, j'en respire l'odeur. La poésie de Jammes, c'est mon enfance retrouvée.
Tous mes amis partagèrent mon culte: surtout Jean de la Ville de Mirmont et André Lafon. Avec ce dernier, nous partîmes durant les grandes vacances de 1911 pour Orthez, faisant une partie du voyage à pied. Nous arrivâmes le soir et, comme il était trop tard pour frapper à la porte du poète, nous allâmes contempler sa maison endormie.
Le lendemain, le cœur battant, nous franchîmes son seuil. Il nous embrassa, nous fit asseoir et, sans même nous donner le temps de reprendre souffle, nous lut d'affilée tout un chant des Géorgiques qu'il venait d'achever. Que j'aime à me rappeler notre dévotion, notre tremblante ferveur! Le poète aurait pu continuer sa lecture longtemps encore, nous n'aurions pas épuisé la joie d'être assis dans ce vieux salon d'Orthez où le moindre objet était pour nous comme sacré par la présence du poète. Et il est vrai que sa poésie transfigure ce qu'il y a de plus médiocre, de plus usuel. Lorsque Jammes écrit:

On voit, à l'intérieur pâle des métairies,
Les chapeaux de travail dormir près des tamis,

il nous oblige de voir ce tamis et ce chapeau de travail tels qu'en eux-mêmes enfin l'éternité les change. C'est là le miracle de la poésie jammiste: on pourrait comparer cette transfiguration à celle dont le secret est détenu par certains peintres comme Chardin; leur humilité devant l'objet à peindre dépasse les apparences, étreint la réalité éternelle d'une fleur, d'un fruit, d'un linge posé sur une table.
Bien que Jammes fût aussi peu philosophe qu'on peut l'être, il avait pris très nettement conscience de ce don qu'il possédait, de “frapper d'éternité”, comme il l'a écrit, cette nature familière au milieu de laquelle il vivait depuis l'enfance. Il a placé en tête du recueil l’Eglise habillée de Feuilles, un poème à la gloire de Maurice et d'Eugénie de Guérin où se trouve exposée avec magnificence sa foi en l'existence éternelle non seulement de l'âme humaine, non seulement des êtres vivants et inanimés, du monde minéral et végétal, mais de tout ce qui a pris forme et a été conçu par l'intelligence de l'homme, aimé par son cœur, touché par sa main. Et il croit aussi qu'au Ciel le temps sera retrouvé. Baudelaire savait l'art d'évoquer les minutes heureuses. Jammes, lui, sait qu'en Dieu les minutes heureuses de nos vies durent éternellement.
Pour lui, le Ciel, c'est de retrouver, pour n'en plus rien perdre jamais, tout cet enchantement éphémère du premier temps de la vie. Au Ciel, dit-il, rien ne sera omis...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ni le printemps
Papillon bleu emprisonné par des enfants,
Ni le baiser léger d'une enfant scrupuleuse,
Ni la plaie de mon cœur, ni la jacinthe heureuse
Qui rougit au parfum d'une gorge peureuse.
Triple cri de la haute alouette enrouée,
Jacassements dans les sapins qui éveilliez
De blonds sommeils épanouis sur l'oreiller...
Que seront, que seront ces tires et ces cris
Quand Dieu, levant le store bleu de l'infini,
Illuminera tous ces nids et tous ces lits?
Tout ce que l'on peut voir, il faut que l'on le voie,
Que l'on entende aussi parler toutes les voix
Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.
Je vous reporterai aux choses du passé,
A qui ma poésie prêta tant de beauté.
Je vous reporterai où il faut que vous soyez!
O jambes nues dans l'eau tiédie par le solstice!
O robes chastement serrées entre les cuisses!
O racines où se réfugient les écrevisses!
Vous vivez de votre splendeur spirituelle,
Vous existez encore, vous êtes encore réelles.
Vous existez car la beauté est immortelle.

Ce poème, écrit au moment où Jammes revenait à la foi de son enfance, fixe l'instant d'une réconciliation entre la Grâce et la Nature, qui est le grand exemple, hélas! inimitable pour beaucoup d'entre nous, que Jammes donne à l'artiste chrétien. A vrai dire, même dans son adolescence orageuse, ce faune baptisé fut toujours plus près du Christ que du Grand Pan. L'ombre de saint François d'Assise s'étend sur cette campagne où l’adolescent inspiré chasse le lièvre, pêche la truite, rêve d'une écolière... Aucun raisonnement ne l'a jamais séparé de Dieu. Comment aurait-il besoin de croire en Dieu, lui qui l'a toujours vu dans la plus humble fleur, qui l'a entendu respirer dans les branches? Il est de la race des hommes à qui il suffit de souffrir pour se mettre à .genoux et de pleurer pour croire.
Il faut que vous lisiez, au début de l’Eglise habillée de Feuilles, la série de poèmes intitulés Tristesses. Une jeune fille prend le poète par la main, l'enchante quelques jours et puis s'éloigne et le laisse seul. Alors c'est Dieu qui s'approche, ce Dieu dont les passions du cœur sont souvent l'avant-garde; elles ne nous blessent qu'afin qu'il nous guérisse.
La grâce, chez Jammes, ne se surajoute pas à la nature, comme chez tant d'autres poètes par un effort violent et douloureux. Je n'ai jamais vu personne croire d'un cœur aussi simple; c'est que l'inspiration poétique lui permettait d'étreindre la substance de ce que nous croyons, nous, dans l'angoisse et dans les ténèbres.

*

Dès que la maladie l'eut atteint et qu'il eut compris que le moment était venu de quitter ce monde dont il nous avait révélé la beauté, il s'étendit sur la croix qui lui était proposée avec un courage, une simplicité et surtout une résignation qui n'étaient pas dans sa nature d'enfant violent. Car il était violent, injuste et, en apparence du moins, orgueilleux. Il faut comprendre que ce grand poète a toujours vécu à Orthez et à Hasparren, n'ayant, en dehors des siens, d'autre témoin de son génie que lui-même. Dans une petite ville, un Jammes a chaque jour, à chaque instant, la sensation d'être oublié, méconnu, inconnu. D'où ces irritations, ces paroles amères, ces sursauts d'orgueil dont quelques-uns eurent le tort de s'offenser. C'est notre mort qui nous juge. C'est devant la mort que ceux qui ne le connaissaient pas ont compris qu'il était simple comme un enfant, et doux, de cette douceur intérieure propre à ceux qui aiment d'abord les pauvres et dont la pauvreté incarnée est le Dieu.
Un jour du dernier printemps, ayant lu dans le journal qu'il était malade, nous partîmes de Malagar, ma femme et moi, par l'admirable route qui, de Bazas à Mont-de-Marsan, traverse la forêt landaise. Un peu après Peyrehorade, nous entrâmes dans le Pays Basque. Je vis d'abord sur cette pauvre figure le signe qui ne trompe pas, cette griffe de la mort. Mais comme il fut gai encore et drôle! Nous n'avions pas à nous forcer pour rire. Et, au fond, pourquoi être triste de voir s'éloigner le vieux pèlerin en état de grâce, le cœur débordant d'amour, qui a tellement aimé sur la terre le reflet du Ciel qu'il semble que le Ciel n'ait pu le surprendre et qu'il a dû croire que c'était sa vie qui continuait?
Nous revînmes à Malagar, et puis ce fut ce sombre été de 1938. Les nouvelles de Jammes étaient mauvaises. L'ombre de la guerre s'étendait sur nous, sur nos enfants. Nous nous groupions autour de la radio à l'écoute des paroles redoutables. Un journaliste, récemment, m'accusant d'être de ceux qui veulent la guerre, ajoutait: “Pourtant, il a des fils, ce Mauriac...” Oui, j'ai des fils, et je n'oublierai jamais ces soirs de septembre 1938 où je descendais, le cœur étreint, jusqu'à la terrasse: devant la plaine endormie, je me tournais vers le point du monde où notre Jammes souffrait en union avec son Dieu.

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François MAURIAC, “Souvenirs de Francis Jammes,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/106.