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Le Débat sur la Constituante

Date : 28/06/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°270, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Débat sur la Constituante

RETOUR à la Constitution de 1875? Assemblée constituante souveraine? Ce débat pourrait être académique. Mais un corps malade ne supporte rien. Déjà la température s'élève, les passions s'irritent. Pour moi, je demeure incertain et en éprouve quelque honte; car un journaliste, c'est son métier que d'avoir réponse à tout et que de savoir ce qu'il penser sur chaque chose. Le problème constitutionnel ne m'a jamais beaucoup occupé, voilà mon excuse. J'ai toujours eu l'idée que ce ne sont pas les institutions qui corrompent les hommes, que ce sont, au contraire, les hommes qui corrompent les institutions. Depuis toujours que tout ici va mal, s'il y avait, quelque aprt, de bonnes lois d'un effet sûr pour que tout aille mieux, j'imagine que nous le saurions. A quelque parti qu'on s'arrête, il faudra vivre dans l'odeur d'une chambre de malade.
Je sais bien ce dont je me méfie lorsqu'on me parle d'une assemblée unique. On a beau me dire que l'histoire ne recommence pas, je tremblerai le jour où l'échiquier politique me fera souvenir de Paris en juin 1848. Que cette dernière horreur du moins soit épargnée à notre peuple! Chacun de nous croit savoir ce qu'il peut supporter. Les journées de juin représentent à mes yeux le pire destin, celui auquel je ne me résigne pas et dont, pour rien au monde, je ne voudrais que Paris et la France connussent le risque.
Mais il y un autre coté de la question. Les partis socialistes et communistes ont fixé leur choix; les divers mouvements de la Résistance sont unanimes: la C.G.T. s'est prononcée. Certains assurent, il est vrai, qu'un référendum montrerait que la Nation ne les suit pas et qu'elle souhaite de revenir à ses vieilles ornières. Même s'il en était ainsi (et j'en doute beaucoup), devrions-nous consentir à ce reniement? Devrions-nous trahir ceux qui ont tant souffert et qui sont morts pour que “ça change”? Là-dessus, les partisans du vieux Sénat protesteront que les deux Chambres réunies à Versailles en Assemblée nationale apporteraient à la Constitution de 1875 tous les changements souhaitable. Le débat est, en somme, entre les prudents sui se contenteraient d'un “retapage”, et les aventureux qui croient que le moment est venu pour les révolutionnaires de passer aux actes –mais plus encore entre les vieux partis dont la Constitution de 1875 assurerait la survie, et ceux qui savent bien que seule l'Assemblée constituante les rapprochera du pouvoir.
Le fond de tout, c'est que la politique n'est plus à l'échelle de la vie. Nous avons passé une frontière, et que l'aspect de ce pays inconnu nous semble farouche! Mais nous n'en gardons pas moins les préoccupations, les idées, le vocabulaire d'un monde disparu. Quelques mots pourtant commencent à n'être plus prononcés ni écrits, comme par exemple: sécurité collective. Pour le reste, on fait semblant de croire encore que l'humanité progresse dans la direction indiquée par les idéologues du dix-huitième siècle. Mais le film se déroule à l'envers, et à une vitesse accélérée, comment ne le voyez-vous pas? Les terreurs de l'an mil sont atteintes et même dépassées. Plus rien ici-bas de permanent, que l'insécurité. Le souci d'avoir à disposer d'eux-mêmes est le seul qui ait été enlevé aux peuples. Et ces grandes armées qui campent en Germanie, à quoi vous font-elles rêver? A quoi cela ressemble-t-il? Puisse notre foi, aussi, remonter à sa source. Qu'aucun désastre ne l'étonne, elle qui sait que tout a été annoncé, et qui rien n'arrivera, pas même la désagrégation de la matière, qui n'ait été prédit.

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François MAURIAC, “Le Débat sur la Constituante,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juin 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1036.