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La Lecture interrompue

Date : 26/06/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°268, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Lecture interrompue

CERTAINS livres ont la chance de paraître à leur heure. Ces lettres de Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, qui ont trait à la tension franco-britannique après Fachoda, à la naissance de l'Entente cordiale, aux querelles allemandes, au coup d'Agadir, reçoivent des événements actuels un curieux éclairage. Il a fallu moins d'un demi-siècle pour qu'il ne reste pas pierre sur pierre de cette Europe qu'édifièrent Edouard VII, Delcassé, Barrère, les frères Paul et Jules Cambon. Ces meneurs du jeu, qui étaient eux-mêmes menés par les circonstances, travaillaient avec une patiente ruse, sans illusions sur les hommes dont ils essayaient d'exploiter les erreurs et d'utiliser les passions.
Paul Cambon, qui eut vite fait de plaire aux Anglais, les appréciait fort, lui aussi, mais il en prenait l'exacte mesure. Rien en lui de cette faiblesse, de ce mimétisme qui oblige tant de diplomates à épouser les susceptibilités et jusqu'aux phobies du peuple auprès duquel ils sont accrédités. Au pacifiste d'Estournelles qui s'attendrit sur les sentiments généreux du représentant de l'Angleterre à La Haye, Cambon écrit: “S'imaginer que la philanthropie de Pauncefote empêchera les Anglais de rayer les Boërs de la liste des peuples, et cela sans crier gare, et s'étonner d'une pareille contradiction, c'est méconnaître l'Angleterre. Il y a un abîme entre ce qu'un Anglais dit et ce qu'il fait, entre ce qu'il croit être et ce qu'il est. Il ne faut pas avoir l'air de s'en apercevoir, mais il faut le savoir et se tenir en conséquence.”
Ne vous y trompez pas: cette ironie recouvre chez l'ambassadeur une admiration à la fois envieuse et lucide. Nos mauvaises mœurs politiques, notre vanité, notre fébrilité de Latins lui font horreur. En apparence, tout s'oppose à son dessein de réconcilier et d'unir les deux nations: c'est l'époque où l'Angleterre ne vient pas à bout des Boërs et où la France, qui a Fachoda sur le cœur, se réjouit sans vergogne de voir sa rivlae abaissée. La République décore le dessinateur Léandre dont les caricatures de la reine Victoria, d'une lourde grossièreté, amusaient beaucoup notre enfance. Mais Paul Cambon se moque bien de l'opinion, sachant comme on la retourne. Il étudie son jeu, compte ses atouts: la plus belle armée du continent, après celle de l'empereur Guillaume, la deuxième flotte du monde et, ce qui nous paraît aujourd'hui inimaginable, l'hégémonie financière: en ce temps-là, les grands-ducs de Russie et la Cité de Londres vivaient sous la dépendance du bas de laine français. (C'était pour l'entretien des Altesses impériales que nos grands-parents vivaient des revenus de leurs revenus.) Avec de telles cartes, je gage que le général de Gaulle et que Georges Bidault jugeraient que ce n'est pas malin de passer pour grand diplomate!
Ainsi des hommes habiles mettaient tout en place pour le lever de rideau qui ne devait avoir lieu qu'en 1914. C'est une justice à leur rendre qu'ils s'efforçaient de le retarder le plus possible. Tout cela n'allait pas sans peine: les chers Anglais causaient bien de l'ennui à M. l'ambassadeur, avec leur incapacité à rien préparer d'avance: “Il faut que le conflit naisse pour qu'ils consentent à examiner une affaire, écrit-il, et le conflit une fois né, ils le règlent suivant qu'ils sont ou non les plus forts.” Il se trompait sur ce point: en 1914, et surtotu en 1939, nos alliés ont agi selon l'honneur et comme s'ils n'avaient pas été les plus faibles…
Je rêvais ainsi sur mon livre, lorsqu'on vint m'annoncer deux visiteurs, un capitaine et une lieutenant, qui arrivaient tout droit de Syrie. Les meilleurs reportages ne valent pas le contact de ceux qui ont vécu le drame jour après jour. Je sais maintenant ce que signifie l'abandon des églises, des écoles et des hôpitaux de Palmyre. Les propos de ces soldats n'expirment ni haine ni colère… rien d'autre que le désir de sauver les peuplades qui leur ont été confiées. Au bord de l'immense Aise, sur une étroit territoire, les minorités chrétiennes, mais aussi musulmanes, n'eurent jamais contre le massacre d'autre recours que la France. Ces deux hommes que j'écoute ne me parlent pas de pétrole, mais de ces âmes qui nous abandonnons: Maronites, Alaouites et ces Assyro-Chaldéens échappés d'Irak qprès le massacre de 19312. Ces deu Français surgis du désert ignorent tout de nos disputes imbéciles. Il faut sauver coûte que coûte le peu qui nous reste, cette peau de chagrin qui se rétrécit d'heure en heure. Ils prient, ils supplient, non pour eux, mais pour la France, pour la chrétienté: “Il faudrait… il faudrait…”
Ils n'étaient plus là depuis longtemps que je croyais les voir encore. Leurs paroles peut-être me persuaaient moins que, sur leurs visages, cette ardeur désespérée. Et puis j'ai rouvert la corresponsance de Cambon. Que la sagesse m'en a paru courte, tout à coup! Et je me suis souvenu du mot de Rimbaud: “La vraie vie est absente.”

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Citation

François MAURIAC, “La Lecture interrompue,” Mauriac en ligne, accessed January 23, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1035.