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Passage d’une lettre à un jeune chrétien

Date : 14/12/1945

Éditeur : Temps présent
Source : 9e année, n°69, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Passage d’une lettre à un jeune chrétien

C’est une impression étrange que de retrouver au seuil de la vieillesse, le brouillon d'un poème griffonné au collège pendant l'étude du soir, il y a... je n'ose dire combien d'années, et de reconnaître cette écriture qui n’a pas changé. L'homme déclinant d'aujourd'hui existait donc déjà tout entier dans le rhétoricien: ces quelques lignes en portent le témoignage irrécusable.
J'ai cru longtemps que cette permanence en moi de l'adolescent, du jeune homme que je fus, était le signe que je n'avais pas su mûrir ni me prêter aux perfectionnements de la vie. Je ne le crois plus aujourd'hui. L'âme qui nous sera redemandée à notre heure dernière est bien celle qui nous a été donnée au départ. Le temps n'a pas de prise sur elle; la durée ne l’altère pas, mais ses actes: elle ne connaît pas d'autre vieillissement que le péché. Les souillures d' une longue vie la recouvrent comme l'affreux bitume obscurcit les toiles des vieux maitres, mais le chef-d'œuvre, en dessous, resplendit; et la vie de la Grâce retrouvée lui restitue sa beauté originelle.
Ne crois donc pas que tu sois appelé à devenir un être différent de celui que tu es déjà. Toute ta vie, tu auras à sauvegarder ou à retrouver cette âme qui ne changera plus et qui t'a été donnée une fois pour toutes. Je m'en rends compte aujourd'hui: la vie chrétienne est une perpétuelle remontée vers la source, ainsi qu'il est écrit dans La messe là-bas de Claudel: “Comme le poisson dans l'eau vive qui avale et remonte à contre courant –Celui qui est attaché à Vous remonte au rebours du temps.”
A vingt ans, tu n'es ni une merveille, ni un monstre; tu es l'homme que tu seras à jamais. Voici l'heure de bien observer ton jeu, car tu ne recevras pas d'autres cartes que celles que tu as déjà en main. Les éléments essentiels de ta destinée, tu les possèdes au départ. Sans doute existe-t-il des circonstances imprévisibles, des chances, des catastrophes... Mais ce qui compte, c'est ce qui en toi aura prise sur elles et les dominera. A ton âge, j'avais écrit à la première page de mon cahier secret cette phrase de Barrès: “Souffrant, jusqu’à serrer les points, du désir de dominer la vie…”
Tes camarades et toi, vous n’êtes pas un troupeau séparé de vos aînés: aujourd’hui, toutes les générations sont embarquées sur un bâtiment démâté où l’eau pénètre. La seule “unité” qui compte, c’est la profonde union de l’équipage dans le cyclone, avec le Seigneur qui fait semblant de dormir à la poupe; un équipage qui comprend des gens de toute condition et de tout âge, des frères venus de partout. Mais vous êtes seuls à savoir que le Seigneur est là et que les vents lui obéissent.
La question ne se pose plus pour vous s’il faut faire ou ne pas faire de politique: la politique nous tient tous à la gorge, que nous le voulions ou non. Mais, comme elle exige de chacun de nous un témoignage, que nous sommes tous obligés de confesseur d’abord de quel esprit nous sommes, ce n’est pas assez de dire qu’elle ne nous éloigne pas de Dieu, puisque nous ne pouvons plus faire un geste, ni ouvrir la bouche sans engager Celui en qui nous avons cru. Dans ce commencement de la fin des temps, la politique ne se distingue plus, pour le chrétien, du combat spirituel, voilà le vrai. C’est ce qui nous oblige d’aimer cette époque si affreuse à tant d’égards.
Un temps comme le nôtre rend manifeste que le conflit action-contemplation pose un faux problème: le plus médiocre chrétien, aussi engagé qu’il soit dans l’action, en a l’expérience s’il se maintient dans le vie de la Grâce: il lui suffit de fermer quelques secondes les yeux, de faire silence… Il est pourtant vrai que le chrétien engagé doit dresser sa tente à l’intersection de la vie publique et de la vie intérieure, passer à chaque instant de l’oraison à la bataille des idées et que ce peut lui être une occasion de chute ou de grand relâchement. J’avoue, quant à moi, que ce “brouillamini d’erreurs et de violences” (pour parler comme Goethe) qu’est la politique de ce monde m’est le meilleur antidote au dégout des choses spirituelles et que l’attention qu’il me faut donner, chaque matin, à des feuilles éphémères renouvelle mon attrait pour les œuvres consacrées à ce qui ne passe pas.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Passage d’une lettre à un jeune chrétien,” Mauriac en ligne, consulté le 23 mai 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1024.