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Les Trois Cents Ans de l’Académie française

Date : 20/06/1935

Éditeur : Regard sur le Monde
Source : n°36, [n.p.]
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les Trois Cents Ans de l’Académie française

M. François Mauriac, né à Bordeaux le 8 octobre 1885, y a vécu jusqu’à l’âge de vingt ans. Il est le frère du Professeur Pierre Mauriac, de la Faculté de médecine de Bordeaux.
Il publia son premier recueil de vers, Les Mains jointes, en 1900, ce qui valut au jeune homme un article enthousiaste de Maurice Barrès.
L’Académie française lui a décerné, en 1929, son Grand Prix du Roman.


L'Académie française aurait pu célébrer son troisième centenaire dès 1929, puisque ce fut environ l'année 1629, nous dit Pélisson, que “quelques particuliers logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode dans cette grande ville, que d'aller fort souvent se chercher les uns chez les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un d'eux (...). Ils s'assemblaient chez M. Conrart qui s'était trouvé plus commodément pour les recevoir et au cœur de la ville d'où tous les autres étaient presqu'également éloignés.”
“Là ils s'entretenaient familièrement, comme ils eussent fait à une visite ordinaire, et de toutes sortes de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avait fait un ouvrage, comme il arrivait souvent, il le communiquait volontiers aux autres, qui lui en disaient librement leur avis; et leurs conférences étaient suivies, tantôt d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisaient ensemble. Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans, et, comme j'ai ouï dire à plusieurs d'entre eux, c'était avec un plaisir extrême et un profit incroyable; de sorte que, quand ils parlent encore aujourd'hui de ce temps-là et de ce premier âge de l'Académie, ils en parlent comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié, ils goûtaient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant.”
Au vrai, l'Académie aurait aussi bien pu attendre deux années encore pour fêter son anniversaire, puisque les lettres patentes de sa fondation, scellées en janvier 1635, ne furent contresignées qu'en 1637.
A peine née, l'Académie française portait en elle un germe de contradiction dont nous souffrons encore. Avant que Richelieu se fût mêlé d'en faire un corps de l'Etat, elle n'était rien de plus qu'une assemblée de gens d'esprit, qui se recrutaient comme bon leur semblait et sans que le public eût rien à voir à leur choix. Mais dès que le cardinal lui eut imprimé un caractère officiel, elle cessa d'appartenir à ses membres. Nous voyons aujourd'hui encore qu'après trois siècles, le même problème se pose que les académiciens n'ont pas su résoudre. L'Académie est-elle un club dont les membres vivants ont en quelque sorte la propriété et dont ils ont le droit strict de bannir qui leur déplaît, sans tenir compte de l'importance, du talent, ni de la place qu'occupent les candidats dans la littérature européenne? Si l'Académie est réellement ce club (et comment douterions-nous qu'elle le soit, en effet, puisque les membres se retrouvent tous les jeudis et sont appelés à se voir sans cesse dans les commissions?), il est normal que les relations d'amitié, les souvenirs communs, les services échangés dictent en partie notre choix.
Mais l'Académie française, en tant qu'institution d'État, et qui a traversé les siècles et les révolutions, n'appartient à personne, n'est la propriété d'aucun de ses membres vivants qui en ont, en quelque sorte, la gérance. De ce point de vue, nous sommes tenus en conscience d'oublier toutes les considérations personnelles: froissements d'amour-propre, souvenirs de collège ou de régiment et de donner notre suffrage au plus digne, l'eussions-nous en horreur, car celui-là seul a droit à la place qu'il sollicite.
Pendant trois cents ans, les académiciens ont eu une préférence marquée pour la première de ces conceptions, sans toutefois négliger la seconde. Ils appartenaient à un club, et ils représentaient officiellement les lettres françaises. Et c'est pourquoi, aux grandes époques, leur Compagnie accueillit des écrivains dont elle blâmait l'audace tout en reconnaissant leur importance. S'il est vrai qu'elle fit attendre le jeune Hugo, elle l'élut tout de même à un âge qui paraîtrait trop tendre aux Immortels d'aujourd'hui pour l'attribution du Grand Prix de Littérature. Il est remarquable qu'une majorité de pseudo-classiques ouvrit les portes de l'Académie française aux chefs de file du romantisme: Hugo, Lamartine, Musset, Vigny, Sainte-Beuve. La mort seule en défendit l'accès à Balzac. Ils n'eussent jamais “avalé” Baudelaire, mais ce n'est pas leur faute si Flaubert ni Daudet n'ont voulu de leur Compagnie.
Pour nos aînés immédiats, reconnaissons que de France à Bourget, de Maupassant à Loti et à Barrès, de Renan et de Taine à Berthelot, ils surent jeter leurs filets aux bons endroits et ramener les plus grands dans leurs nasses. Je ne me hasarderai pas à des rapprochements téméraires. Quels ont été, depuis l'armistice, les représentants des lettres françaises aux yeux du monde? Siègent-ils tous parmi nous? Sont-ils engagés du moins sur le pont des Arts? On a admiré l'abondance des candidats: c'est leur absence qui m'étonne.
Il existe deux courants littéraires dont l'un fut toujours capté par l'Académie de préférence à l'autre, au point qu'elle a donné son nom à ceux qui le représentent: on dit d'un talent qu'il est académique. Mais au cours de ces trois siècles, notre Compagnie n'a pas toujours méprisé ceux de l'autre bord: un instinct l'avertissait lorsque l'art des “fauves” atteignait à ce degré de généralité où les étiquettes perdent leur sens. C'est en cet instinct que nous mettons notre confiance.
Paul Valéry en a eu le bénéfice. Avec ce grand poète, l'ombre illustre de Mallarmé franchissait le seuil du palais Mazarin, sans jeter le trouble parmi les Immortels.
Mais cet instinct ne joue pas toujours. Un soir que je rêvais du discours que j'eusse prononcé pour recevoir Paul Claudel, je m'avisai que j'aurais à parler longuement d'Arthur Rimbaud dont l'influence sur Claudel fut puissante et règne encore. Et tout à coup j'eus l'intuition que cela était impossible, que le nom de Rimbaud, prononcé avec amour, ferait sauter la Coupole. Je fus secrètement averti que cette séance dont les jeunes gens m'entretenaient déjà n'était pas dans l'ordre des choses réalisables.
Club ou institution d'Etat? On nous dira peut-être que si l'Académie a vécu et prospéré durant tant d'années sans choisir expressément entre ces deux termes, il n'y a aucune raison pour que les choses ne continuent pas d'aller leur train dans le meilleur des instituts possible. Il est vrai... mais nous vivons dans une époque trouble et même tragique. L'Académie a tué sous elle l'Ancien Régime, la Révolution, l'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la deuxième République, le Second Empire. Cette grande dame tenace marque tout de même quelque fatigue. Il s'agit pour elle de survivre une septième fois à une société moribonde, en pleine décomposition. Le cap de son trois centième anniversaire est difficile à franchir... Pourtant nous n'avons nulle inquiétude à son sujet: pour durer autant que la France, il suffit que l'Académie française réalise le faisceau vivant des talents dont nous sommes fiers, qu'elle attire autant que possible dans son sein tous les hommes qui, au dehors, rendent témoignage à notre génie, et qu'elle présente enfin à ce peuple découragé un reflet de lui-même, où il puisse reconnaître quelques traits de son visage éternel.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Les Trois Cents Ans de l’Académie française ,” Mauriac en ligne, consulté le 22 février 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1018.