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Jacques Chénevière, L’Ile Déserte

Date : 25/04/1918

Éditeur : Revue des jeunes
Source : 8e année, t.16, n°8, p.500
Relation : Notice bibliographique BnF

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Jacques Chénevière, L’Ile Déserte

C'est un nouveau Robinson Suisse. Je veux dire que Jacques Chénevière est suisse et que l’Ile déserte est une histoire de Robinson. Mais cet Hervé Marcoge qui tombe de son aéroplane dans une île déserte n'y tombe pas seul. Madame Eve Marie Germier y atterrit avec lui: nous sommes bien loin du chaste héros de Wyss moralisateur et prédicant, instructif comme un dictionnaire des sciences utiles. La rencontre d'un sportsman et d'une mondaine sur une terre inhabitée de la Polynésie, voilà un sujet scabreux et dont j'hésiterais à parler ici –mais l'ouvrage de Jacques Chénevière a paru tout au long dans la Revue hebdomadaire. Il n'a effarouché ni M. Laudet, ni les lecteurs de M. Landet. Au vrai, Robinson est un sujet éternel et c'est un sujet grave. L'auteur de l’Ile déserte a beau jeu de nous montrer que les conventions mondaines et la morale courante ne résistent guère au brusque retour à l'âge de pierre et qu'une belle madame “bas bleu”, obligée de vivre dans une caverne avec un jeune homme de son monde, s'expose à des difficultés de plus d'une sorte. Il eût pu donner du pathétique à son récit en dotant de quelque spiritualité ses frivoles héros. Madame Germier aurait pu n'être pas seule dans cette île en face du sportsman aux épaules larges, et se rappeler un endroit de son petit catéchisme: “Où est Dieu? –Dieu est partout. Dieu est donc ici? –oui, il est ici et dans tous les lieux du monde.”
A propos de cette Robinsonade, c'est en somme toute la question morale qui se pose. La loi morale a-t-elle une valeur absolue? Pour les héros de l’Ile déserte, il n'existe qu'une morale sociale. Séparés de la société ils ne voient nul inconvénient à “s'ébattre hors la loi” comme chantait Jules Laforgue. Mais, sans doute, Jacques Chénevière n'a voulu que nous divertir. Il s'adresse à des gens du monde. Il trouve parmi eux son public et ses modèles et craindrait de les ennuyer avec l'impératif catégorique. Il leur montre que toutes les grimaces des civilisés ne tiennent guère contre l'obligation de faire cuire soi-même les produits de sa chasse. Un défaut de ce livre vient de ce que l'auteur n'a dû jamais quitter l'Europe. Il fait appel à des souvenirs de Jules Verne mais son exotisme ressemble à des décors peints par Jusseaume. Ses héros se nourrissent de l'“arbre à pain” comme si les tartines y poussaient toutes beurrées. Mais il a bien finement noté leurs impressions de rescapés lorsque Paris les fête avec quelque malice et que Madame Germier s'entoure de volumes savants sur la Polynésie pour préparer des conférences touchant l’Ile déserte, arranger ses souvenirs.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Jacques Chénevière, L’Ile Déserte ,” Mauriac en ligne, consulté le 23 mai 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1017.