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Regards sur un drame

Référence : MEL_0988
Date : 01/01/1945

Éditeur : Formes et couleurs
Source : 7e année, n°5-6, p.7-8
Relation : Notice bibliographique BnF

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Regards sur un drame

Dès mon retour à Paris, j'aurais dû fixer mes souvenirs de Suisse... Mais j’ai laissé passé le temps, et maintenant je ne garde plus de ce séjour que des images délicieuses et confuses, vagues et pourtant significatives dans la mesure même où elles ont persisté, où elles s'imposent encore à moi.
Et d'abord, je ne me souviens pas d'un pays unique, ou du moins il faut que je le reconstruise eu esprit. Bien que je n'aie pas pénétré dans la région italienne de la Suisse, trois atmosphères se superposent dans mon souvenir: celle de Lausanne et de Genève ne me dépaysait pas dans l'espace mais dans le temps: il me semblait respirer l'air de la France d'avant-guerre. A Zurich au contraire, comme j'étais loin de mon monde habituel! Les Messieurs avec qui je voyageais, tiraient des carnets de leur poche, se livraient à de rapides et mystérieux calculs, d'autres avaient des serviettes bourrées de documents, des dossiers qu'ils feuilletaient d'un air important et préoccupé: j'étais entré dans le royaume abstrait de l'argent et des grandes affaires.
En revanche, dans le Valais, je découvris un monde charnel, vivant, enraciné. Quelques hommes qui sont les dirigeants du canton, transforment mètre par mètre une vallée marécageuse en un verger de terre promise. C'est l'apostolat du Médecin de campagne de Balzac. Ces croyants vénèrent le vin fameux qui est la gloire du Valais. Il existe un lien que l'on sent ici évident entre la terre où le raisin mûrit et la foi en la Présence réelle.
A Sion, j'ai senti moins qu'ailleurs cette nostalgie qui m'a frappé chez beaucoup de Suisses, –comme si ce peuple si heureusement protégé et épargné, et qui a tant mérité de l'être, voyait dans ce privilège un désavantage ou une faute involontaire et dont il sent le besoin d'être pardonné.
Tout compte fait, les Suisses sont-ils plus heureux que nous? ”La vraie vie est absente.” Le bonheur et le malheur prennent leur source ailleurs que là où la plupart des hommes la situent. Et puis, il ne sert à rien d'être épargné seul pour aucun peuple d'Europe. Dans l'hypothèse d'une invasion slave, il est évident que c'est la Suisse qui offre à l'envahisseur le nœud vital, le garrot où enfoncer l'épée. On ne saurait donner à la Suisse une plus grande louange, –ni un motif plus valable de nourrir son angoisse.
Elle a des raisons plus immédiates de souffrir. Autant qu'ils aient été ennemis du nazisme, les Suisses allemands pâtissent d'un écroulement qui tarit les sources de leur culture. Les Suisses de langue française sont atteins à travers nous et ont reçu tous les coups dont nous demeurons nous-mêmes accablés. Toute la part de l'humanité qui est traquée, emprisonnée, massacrée en Europe et en Asie depuis trente ans, c'est celle qui parle français. La Révolution d'Octobre de 1917 a détruit un monde russe de culture française. Et c'est ce qui subsiste de cette culture française à l'est de l'Europe que l'occupation des Balkans par les Soviets est en train d'anéantir. Nos alliés anglo-saxons et nos alliés russes ne s'accordent que sur un seul point qui est l'étranglement du français en tant que langue et qu'esprit. En Syrie, pour les Anglais, c'était avant tout des écoles françaises qu'il s'agissait de fermer.
Ce malheur de la France est aussi le malheur de la Suisse de culture française. Aussi épargnée qu'elle ait été, la Suisse perd donc sur les deux tableaux, tributaire qu'elle est d'une civilisation allemande écroulée et d'une civilisation française partout traquée.
En somme, nous sommes tous embarqués dans la même aventure et la Suisse n'a pas à rougir devant les peuples martyrs, d'abord parce qu'elle a su demeurer fidèle à sa vocation de charité pendant le conflit, et surtout parce qu'elle demeure étroitement associée à notre destin.

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François MAURIAC, “Regards sur un drame,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/1016.